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Full text of "Corona benignitatis anni Dei"

Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/coronabenignitatOOclau 



Y/*- 



C O RON A 

B E N I GN I TAT I S 

ANN I 

D E I 



DU MEME AUTEUR 

Ont paru au MERCURE DE FRANCE 

Connaissance de l'Est ....... 1 vol. 

Art poétique i vol. 

Théâtre 4 vol. 

A LA LIBRAIRIE DE L'ART CATHOLIQUE 

Le Chemin de la Croix 1 vol. 

AUX ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

L'Otage 1 vol, 

L'Annonce faite a Marie 1 vol. 

Poèmes de Coventry Patmore (traduction) 1 vol. 

Cette heure qui est entre le Printemps 

et l'Été. Cantate à trois voix (épuisé) . 1 vol. 

Cinq, grandes Odes 1 vol. 

Deux Poèmes d'Eté. La Cantate à trois 

voix. Protée 1 vol. 

Trois Poëmes de Guerre 1 vol. 



4^ 

PAUL CLAUDEL 



C O R O N A 

BENIGNITATIS 

A N N I 

D E I 



riK 



489853 

M- 4-43 

ÉDITIONS DE LA 

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

35 & 37, RUE MADAME, PARIS 
1915 



IL A ÉTÉ TIRÉ A PART, RÉIMPOSÉ, SUR PAPIER PUR FIL 

DES PAPETERIES DE VOIRON 

SEPT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE 

NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A VII 

SOIXANTE -QUINZE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS A LA MAIN 

DE 1 A 75 



TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION 

ET D'ADAPTATION 

RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE 

COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, ICI 5 



Lit-] 



Justification du tirage 




LA PREMIÈRE PARTIE 
DE L'ANNÉE 



COR ON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



PRIÈRE POUR LE DIMANCHE MATIN 



Amen! Au nom du Père et du Fils et du Saint 
Esprit! Je suis prêt, c'est moi ! 

Mon Dieu, je suis ressuscité et je suis encore 
avec Toi! 



Je dormais et j'étais couché ainsi qu'un mort 
dans la nuit. 

Dieu dit : Que la lumière soit! et je me suis 
réveillé comme on pousse un cri! 



J'ai surgi et je me suis réveillé, je suis debout 
et je commence avec le jour qui commence! 

Mon père qui m'avei engendré avant l'Aurore, 
je me place dans Votre Présence. 

1 1 



CORON A BENIGNITATIS 

Mon cœur est libre et ma bouche est nette, mon 
corps et mon esprit sont à jeun. 

Je suis absous de tous mes péchés que j'ai con- 
fessés un par un. 

L'anneau nuptial est à mon doigt et ma face 
est nettoyée. 

Je suis comme un être innocent dans la grâce 
que Vous m'avez octroyée. 

Que Vous demander, qui ne pouve^ me donner 
ce qui n'est pas à Vous! 

Cette pièce d'or marquée du nom de César et 
cette parole en qui je plaise à tous. 

Mais je vais avoir le soleil même, j'ouvre les 
bras à votre dimension. 

Je regarde au plus haut du ciel un point d'or 
comme au jour de votre Ascension. 

J'accepte ce monde tel qu'il est et je n'ai rien à 
y changer. 

Seigneur, donnez-moi seulement Vous-même et 
c'est asse^ . 

12 



ANNI DEI 

Superpose^ aux Six jours le Septième que Vous 
Vous êtes réservé. 

Ah, ce n'est point Samedi, c'est Dimanche, et 
le coup de la première messe va sonner ! 

Lucifer brille tout seul au milieu de l'Orient 
désert et nouveau. 

Le coq chante et Marie-Madeleine se bâte vers 
le tombeau. 



Diamant de l'air qui éclôt! naissance du jour 
réel! 

Vous arrive^ à la fin, matin de mes noces éter- 
nelles ! 

Le temps est court et le soleil sera levé dans un 
moment. 

C'est pourquoi, ce que nous avons à faire, fai- 
sons-le incessamment. 

Comme le prêtre grave et prompt qui se recueille 
et s'habille pour le Saint Sacrifice, 

Armons-nous sans hâte ni délai pour cette part 
qui est de notre office. 

n 



CORONA BENIGNITATIS 

Comme un homme qui vient d'être fait, comme 
une invention toute neuve et intacte, 

Toute puissance en moi a son objet et toute 
prière est un acte. 

Dieu qui êtes Un seul en Trois Personnes, 
Relation sur qui le Christ est en croix, 

Verbe en qui tout est parole, ce que Vous dites, 
je le crois. 

Vous êtes la Parole donnée et clouée de clous 
de fer . 

Le Titre en qui j'ai mis mon Espoir, je le fais 
de mes deux bras ouverts! 

Je suis le doigt sur Votre plaie, je suis la main 
à Votre cœur même. 

Vous qui êtes le Tout-Puissant, Vous ne pouvez 
empêcher que je Vous aime. 

Que le rite prompt s'accomplisse en qui je com- 
munique à Votre éternité. 

Rien n'est trop court pour cet instant de Dieu 
en nous qui ne peut être divisé. 

14 



ANNI DEI 

Gardons ce serment entre nous! scellez-moi de 
peur que je ne me dissipe. 

Humanité de Dieu sur ma langue, consignez 
mon cœur et mon principe. 



En ce Septième Jour que Vous fîtes, Seigneur, 
Quel est Votre repos, si ce n'est dans mon 
cœur ? 



CORON A BENIGNITATIS 



CHANT DE L'EPIPHANIE 



En ce petit matin de l'An tout neuf, quand le 
givre sous les pieds est criant comme du cristal, 

Et que la terre en brillant, future, apparaît dans 
son vêtement baptismal, 

Jésus, fruit de l'ancien Désir, maintenant que 
Décembre est fini, 

Se manifeste, qui commence, dans le rayonne- 
ment de l'Epiphanie. 

Et l'attente pourtant fut longue, mais les deux 
autres avec Balthazar 

A travers l'Asie et le démon cependant se sont 
mis en marche trop tard 

Pour arriver avant la fin de ce temps qui 
précède Noël, 

Et ce qui les entoure, c'est déjà le Six de 
l'Année nouvelle ! 

16 



ANNI DEI 

Voici l'étoile qui s'arrête, et Marie avec son 
Dieu entre les bras qui célèbre ! 

Il est trop tard maintenant pour savoir ce que 
c'est que les ténèbres ! 

Il n'y a plus qu'à ouvrir les yeux et à regarder, 

Car le Fils de Dieu avec nous, voici déjà le 
douzième jour qu'il est né ! 

Gaspard, Melchior et le troisième offrent les 
présents qu'ils ont apportés. 

Et nous, regardons avec eux Jésus-Christ, en ce 
jour, qui nous est triplement manifesté. 

Le mystère premier, c'est la proposition aux 
Rois qui sont en même temps les Sages. 

Car, pour les pauvres, c'est trop simple, et nous 
voyons qu'autour de la Crèche le paysage 

Tout d'abord avec force moutons ne comporte 
que des bonnes femmes et des bergers 

Qui d'une voix confessent le Sauveur sans 
aucune espèce de difficulté. 

Ils sont si pauvres, que cela change à peine le 
bon Dieu, 

Et son Fils, quand II naît, se trouve comme 
chez Lui avec eux. 

17 2 



CORON A BENIGNITATIS 

Mais avec les Savants et les Rois c'est une bien 
autre affaire ! 

Il faut, pour en trouver jusqu'à trois, remuer 
toute la terre. 

Encore est-il que ce ne sont pas les plus illus- 
tres ni les plus hauts, 

Mais des espèces de magiciens pittoresques et 
de petits souverains coloniaux. 

Et ce qu'il leur a fallu pour se mettre en mou- 
vement, ce n'est pas une simple citation, 

C'est une étoile du Ciel même qui dirige l'ex- 
pédition, 

Et qui se met en marche la première au mépris 
des Lois astronomiques 

Spécialement insultées pour le plus grand labeur 
de l'Apologétique. 

Quand une étoile qui est fixe depuis le com- 
mencement du monde se met à bouger, 

Un roi, et je dirai même un savant, quelquefois 
peut consentir à se déranger. 

C'est pourquoi Joseph et Marie un matin voient 
s'amener Gaspard, Melchior et Balthazar, 

Qui, somme toute, venant de si loin, ne sont 
pas plus de douze jours en retard. 

Mère de Dieu, favorablement accueillez ces 
personnes honnêtes 



ANNI DEI 

Qui ne doutent pas un seul moment de ce 
qu'elles ont vu au bout de leurs lunettes. 

Et ce qu'ils vous apportent à grand labeur du 
fond de la Perse ou de l'Abyssinie, 

Tout de même ce sont des présents de grand 
sens et de grand prix : 

L'or, (qu'on obtient aujourd'hui avec les 
broyeurs et le cyanure), 

Et qui est l'étalon même de la Foi sans nulle 
fraude ni rognure ; 

La myrrhe, arbuste rare dans le désert qu'il a 
fallu tant de peines pour préserver, 

Dont le parfum sépulcral et amer est le symbole 
de la Charité ; 

Et, pincée de cendre immortelle soustraite à 
tant de bûchers, 

L'unique once d'encens, c'est l'Espoir, que 
Melchior est venu vous apporter, 

Au moyen de mille voitures et de deux-cent- 
quatre-vingts chameaux à la file, 

Qui sans aucune exception ont passé par le trou 
d'une aiguille ! 



La deuxième Epiphanie de Notre-Seigneur, 
c'est le jour de Son baptême dans le Jourdain. 

19 



CORONA BENIGNITATIS 

L'eau devient un sacrement par la vertu du 
Verbe qui S'y joint. 

Dieu nu entre aux fonts de ces eaux profondes 
où nous sommes ensevelis. 

Comme elles Le font un avec nous, elles nous 
font Un avec Lui. 

Jusqu'au dernier puits dans le désert, jusqu'au 
trou précaire dans le chemin, 

Il n'est pas une goutte d'eau désormais qui ne 
suffise à faire un chrétien, 

Et qui, communiquant en nous à ce qu'il y a 
de plus vital et de plus pur, 

Intérieurement pour le Ciel ne féconde l'astre 
futur. 

Comme nous n'avons point de trop dans le Ciel 
de ces gouffres illimités 

Dont nous lisons que la Terre à la première 
ligne du Livre fut séparée, 

Le Christ à son âge parfait entre au milieu de 
l'Humanité, 

Comme un voyageur altéré à qui ne suffirait 
pas toute la mer. 

Pas une goutte de l'Océan où il n'entre et qui 
ne Lui soit nécessaire. 

« Viderunt te Aquœ, Domine », dit le Psaume. 
Nous Vous avons connu ! 

20 



ANNI DEI 

Et quand du milieu de nous de nouveau Vous 
émergez ivre et nu, 

Votre dernière langueur avant que Vous ne 
soyez tout-à-fait mort, 

Votre dernier cri sur la Croix est que Vous 
avez soif encore ! 



Et le troisième mystère précisément, c'est à ce 
repas de noces en Galilée, 

(Car la première fois qu'on Vous voit, ce n'est 
pas en hôte, mais en invité), 

Quand Vous changeâtes en vin, sur le mot à 
mi-voix de Votre Mère, 

L'eau furtive récelée dans les dix urnes de 
pierre. 

Le marié baisse les yeux, il est pauvre, et la 
honte le consterne : 

Ce n'est pas une boisson pour un repas de 
noces que de l'eau de citerne ! 

Telle qu'elle est au mois d'août, quand les ré- 
servoirs ne sont pas grands, 

Toute pleine de saletés et d'insectes dégoû- 
tants. 

(Tels les sombres collégiens qui sablent comme 
du Champagne 

21 



CORONA BENIGNITATIS 

Tout Ernest Havet liquéfié dans les fioles de la 
Saint-Charlemagne !) 

Un mot de Dieu suffit à ces vendanges dans le 
secret, 

Pour que notre eau croupie se change en un vin 
parfait. 

Et le vin d'abord était plat, à la fin voici le 
meilleur ! 

C'est bien. Ce que nous avons reçu, nous Vous 
le rendrons tout-à-1'heure. 

Et Vous direz si ce n'est pas le meilleur que 
nous avons réservé pour la fin, 

Ce nectar sur une sale éponge, tout trempé de 
lie et de fiel, 

Qu'un commissaire de police Vous offre pour 
faire du zèle ! 



L'Epiphanie du jour est passée et il ne nous 
reste plus que celle de la nuit, 

Où l'on fait voir aux enfants les Mages qui 
redescendent vers leur pays, 

Par un chemin différent, tous les trois en une 
ligne oblique. 

C'est un grand ciel nu d'hiver avec tous ses 
astres et astérisques, 

22 



ANNI DEI 

Un de ces ciels, blanc sur noir, comme il en 
fonctionne au dessus de la Chine du Nord et de 
la Sibérie, 

Avec six mille étoiles de toutes leurs forces 1 
les plus grosses, qui palpitent et qui télégraphient ! 

Quel est parmi tant de soleils celui qu'un ange 
arracha comme une torche au hasard. 

Pour éclairer le chemin où procèdent les trois 
Vieillards ? 

On ne sait pas. La nuit est redevenue la même 
et tout brûle de toutes parts en silence. 

Le livre illisible du Ciel jusqu'à la tranche est 
ouvert en son irrésistible évidence. 

Salut, grande Nuit de la Foi, infaillible Cité 
astronomique ! 

C'est la Nuit, et non pas le brouillard, qui est 
la patrie d'un catholique, 

Le brouillard qui aveugle et qui asphyxie, et qui 
entre par la bouche et les yeux et par tous les 
sens, 

Où marchent sans savoir où ils sont l'incrédule 
et l'indifférent, 

L'aveugle et l'indifférent dans le brouillard sans 
savoir où ils sont et qui ils sont, 

Espèces d'animaux manques incapables du Oui 
et du Non ! 

23 



COR ON A BENIGNITATIS 

Voici la nuit mieux que le jour qui nous docu- 
mente sur la route 

Avec tous ses repères à leur place et ses con- 
stellations une fois pour toutes, 

Voici l'An tout nouveau, le même, qui se lève, 
avec ses millions d'yeux tout autour vers le point 
polaire, 

Ton siège au milieu du Ciel, ô Marie, Étoile 
de la Mer ! 



A N N I D E I 



LA PRESENTATION 



Quand Marie se met en marche, et, les Quarante 
Jours complétés, 

Monte au Temple de Jérusalem pour y mettre 
son Fils premier-né 

Entre les bras du Grand Prêtre qui est qualifié 
pour représenter toute l'Expectation antique, 

A part ce très-vieux homme, à part Anne la 
dévouée dans un coin de la basilique, 

Qui espère l'Espérance encore et qui est-ce qui 
lit les Prophètes? 

C'est en vain que Daniel a prédit le temps, et 
Michée le lieu, et que l'histoire complète, 

Avec le nom même de Jésus à chaque ligne, 
se trouve dans David et dans Isaïe, 

Tout ça, c'est des histoires de bouquins et des 
superstitions de sacristie. 

25 



COR ON A BENIGNITATIS 

C'est bien plus intéressant de lire le journal et 
de faire de la politique contre les Romains. 

Aussi convient-il à ce temps de l'An qui croît 
et à ce froid crépuscule du matin 

Que cette transmission de pouvoirs qui se fait 
de la Synagogue à l'Église 

Ait quelque chose de rapide et presque de clan- 
destin. 

Je vois Marie sans forme ni visage sous son 
capuchon et son manteau tout trempé de laine 
grise, 

Tel à peu près qu'en portent aujourd'hui les 
Petites Sœurs des Pauvres et les Clarisses. 

Je vois le ciel noir avec à l'Est une seule raie 
couleur de citron, 

Je vois Joseph avec (le prix est dessus encore) 
les deux colombes dans une cage de jonc, 

Et le vieux prêtre d'or, avec l'enfant dedans, 
sur le seuil, qui chante le Nunc dimittis. 



Lumen ad revelationem gentiumt la lumière 
pour la révélation des gens ! 

Non point le soleil propre à tout qui sur tous 
reluit indifféremment, 

Mais le feu confidentiel et fragile d'un cierge pur 

26 



ANNI DEI 

Qui nous sert moins à voir qu'à faire voir notre 
figure. 

Faites qu'aujourd'hui, Seigneur, nous recevions 
en grande pureté 

Cette espèce d'ange portatif qui nous guide au 
travers de l'année, 

Image du Verbe splendide, le Fils indivisible 
du Père, 

La Sagesse qui est issue avant l'étoile lucifère ! 

Cette longue semence blanche que nous recevons 
en grand secret 

Du feu, à la messe basse de sept heures, quand 
apparaît 

Aux fenêtres la face pâle et menaçante de l'hiver 

(Il y a un enfant malade à la maison et j'attends 
de mauvaises nouvelles de mon père,) 

Cette semence du jour futur et de l'éternel Désir 

Que nous recevons dormante et ensevelie dans 
la cire, 

Qu'elle s'enracine jour à jour à la fois dans notre 
corps et dans notre âme, 

Réduisant le corps à la cendre, aspirant l'esprit 
dans la flamme ! 



CORON A BENIGNITATIS 



HYMNE DE SAINT BENOIT 



f PAX. 

Benoît, quand il sort de l'enfance, entend cette 
parole de blâme 

Que nous adresse Jésus-Christ : 
« Tous les biens de ce monde à l'homme, s'il 
perd son âme, 

Sont des choses de nul prix » ; 
Si ses rêveries au hasard, ses passions et ses 
pensées, 

Comme les chèvres qui vont paître, 
De çà de là, par haut par bas, rebelles et disper- 
sées, 

Sont les maîtresses de leur maître. 
Pour la laisser ainsi se rompre et s'éparpiller, 
Avons-nous donc une âme de rechange? 
Eaux adultères ! coupe en amertume tournée ! 

28 



ANNI DEI 

N'est-il source en nous que de fange? 
— Et c'est pourquoi Benoît se met en marche, 
crosse en main, 

Poussant ses ouailles indociles, 
Par la voie invisible et sûre, ce chemin 

Étroit, qui est le plus facile, 
Car le désert est grand, et le marécage est 
immense. 

Mais la route est mince et unique. 
Qui l'a une fois quittée ne trouve que l'obstacle 
sans récompense, 

Et le sable au sable identique. 
Adroite, à gauche, âme en marche, renonce à ce 
double désert ! 

Renonce, est-ce donc si dur ? 
A la faim, à la soif, à la mort, à l'enfer! 

Qu'il est doux de se sentir sur ! 
Sûr de son pied, sûr du chemin et de ce qui est 
au bout, 

Sûr de cette croix solide, 
Sûr de nos frères et de toute l'Eglise en marche 
autour de nous, 

Sûr du Père qui nous guide ! 
Heureux qui a planté la croix au centre de son 
carrefour ! 

Heureux qui loge Dieu dans son cœur, 

29 



CORON A BENIGNITATIS 

Et dont toutes les pensées vers Lui reviennent 
sept fois par jour, 

Ainsi que les moines au chœur ! 
Heureux cet homme régulier, cette âme associée 
de la chair, 

Qui changea sa geôle en clôture, 
Ce soldat noir qui ne perd jamais, bouclier 
double et scapulaire, 

Contact avec sa sépulture. 
Plutôt que de revenir à Dieu, il est plus simple 
de ne pas le quitter. 

Mon fils, écoute Saint Benoît. 
On est plus sûr du pardon quand on tâche de 
le mériter. 

On va plus vite en allant droit. 
Et pourquoi tant se tourmenter à cause des 
choses de la terre, 

Quand il est simple de ne rien avoir? 
Pourquoi tant discuter et parler, quand il est si 
facile de se taire ? 

Nous serons tous morts ce soir. 
Mange ton Dieu et tais-toi ! Marche, travaille, 
obéis ! 

Ma grâce sur toi repose. 
Et quand Dieu lui-même parle et dit que cela 
suffit, 

30 



ANNI DEI 

Pourquoi demander autre chose? 
Plutôt que de vaincre Satan, il est plus simple 
de s'en garder. 

L'acte vaut mieux que le sermon. 
Plutôt que de lutter contre le monde, il est plus 
simple de ne pas le regarder, 

Et de tirer son capuchon. 
Puisque Dieu lui-même y demeure, et nous, 
pourquoi sortir de son temple? 

Pourquoi regretter le Chaos? 
Et puisque notre bonheur dans le Ciel sera de 
chanter tous ensemble, 

Pourquoi ne pas commencer aussitôt? 
Si le bonheur dans le Ciel est d'aimer, pourquoi 
maintenant la guerre? 

Pourquoi, frères, nous séparer? 
Apportons l'un à l'autre nos voix, l'une par 
l'autre nécessaires 

A l'accord réintégré. 
Heureux les fils de Saint Benoît qui sont tous 
ensemble avec lui ! 

Heureux le disciple secret, 
De qui sans paroles émane, comme quelqu'un 
qui dit oui, 

Le consentement à la paix ! 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINTE SCOLASTIQUE 



L'Abbesse, seule éveillée parmi le peuple de 
ses brebis, 

Écoute son frère qui parle et qui ne sait pas 
qu'il est minuit. 

Son frère, c'est Saint Benoît, patriarche des 
Moines d'Occident. 

Scolastique le regarde et tremble et loue Dieu 
qui l'a rendu si grand ! 

Elle a fait ce qu'il lui a commandé de faire et 
elle sait que c'était bien, 

L'Abbesse dans le grand vestige de l'Abbé, 
attentive jusqu'à la fin. 

Maintenant ce n'est pas qu'elle écoute mot à 
mot et comprenne tout ce qu'il dit : 

Benoît est avec elle simplement, et demain elle 
sera dans le Paradis. 

32 



ANNI DEI 

Et de même que le soir, en ces temps où l'on 
met la table en plein air, 

La lampe éclaire d'en dessous le noyer qui 
paraît vermeil et vert, 

Avec sa tige et le feuillage frais rempli de fruits 
pondéreux, 

L'arbre au dessus de la famille d'où sort un 
souffle ténébreux, 

Tout de même dans l'ombre de Dieu et la 
stature de ce puissant qui la protège 

Scolastique écoute son frère et ses paroles qui 
tombent comme de la neige ! 

Elle entend le nom de Jésus dans sa bouche et 
elle frémit : 

Il est là, c'est son dernier jour de la terre et 
demain elle sera dans le Paradis. 

C'est fini. Que Dieu est grand et qu'il est 
magnifique d'être né ! 

Son frère, c'est Saint Benoît, elle a fait ce qu'il 
lui avait commandé. 

C'est bien son tour à présent de lui faire faire 
ce qu'elle veut, ainsi que les femmes en ont l'art ! 

Il parle, et parfois s'interrompt, s'inquiète et il 
lui semble qu'il est tard. 

Mais alors on entend ce grand vent et cette 
grande pluie 

}} 3 



CORONA BENIGNITATIS 

Qu'accorde à sa fille Scolastique Dieu qui est à 
qui le prie. 

Elle sourit, Benoît cède, et attend avec patience 
et douceur, 

Tout plein de textes et d'idées, et les yeux fixés 
sur sa sœur, 

Que le tonnerre à son tour ait fini et lui per- 
mette de reprendre le fil. 

Et c'est pourquoi le charretier à deux mains qui 
retient ses chevaux indociles, 

Le meunier en toute hâte dans la nuit qui court 
pour lever les vannes de son écluse, 

La barque qui fuit devant le temps comme une 
caille qui piète et ruse, 

S'étonnent et ne comprennent rien du tout à 
c'te furie de tempête à tout casser, 

Qui sans rime ni raison s'est tout-à-coup dé- 
chaînée, 

Afin que les Anges tranquillement écoutent 
comme une musique 

Benoît, pur comme un enfant, qui cause avec 
sa sœur Scolastique. 



ANNI DEI 



HYMNE DE LA PENTECOTE 



Avant qu'il ne remonte au ciel à l'heure de 
midi, 

Le Seigneur avertissant ses apôtres, leur dit : 
« Après dix jours vous recevrez l'Esprit conso- 
lateur. 

« Maintenant votre cœur est affligé parce que 
je retourne à mon Père, 

<v Mais il ne faut pas pleurer, petits enfants, car 
je vous annonce un grand mystère; 

« Vous êtes mes enfants bien-aimés et je ne 
vous appelle plus mes serviteurs. 

« Il faut que je vous ôte mon visage un 
moment afin que vous receviez mon âme, 
« Afin que vous receviez mon cœur avec votre 

35 



CORONA BENIGNITATIS 

cœur, afin que vous receviez mon âme avec votre 
âme 
« Et l'Esprit qui répète ce qu'il entend. » 

C'est pourquoi dix jours après l'Ascension et 
sept fois sept jours après Pâques, 

Toute l'Église autour de Marie notre mère 
unie en Pierre, Jean et Jacques, 

Entendit l'Esprit qui fondait sur elle comme 
une cataracte et la langue de Dieu sur nous avec 
un cri éclatant! 

O soleil de la lumière de Dieu avec nous! 
ô beauté de la lumière de Dieu qui a été conçue 
avant l'aurore ! 

Le corps a été purifié par l'eau, l'eau est clari- 
fiée par l'esprit sonore ! 

Quoi ! ce n'était point assez de l'eau, mais 
voici la recréation du feu agile et clair! 

Venez, Esprit créateur! la grâce achève la 
nature ! 

L'Esprit gratuit en ce jour libère la créature! 

La vieille loi est caduque et l'Enfant de Dieu 
rompt ses fers ! 

3 6 



ANNI DEI 

Quant à moi j'accueillerai le prodigieux sacre- 
ment! 

Je sais que le rite nouveau succède à l'antique 
document, 

L'amour dévore la crainte, la gloire absorbe la 
mort! 

Jésus en qui tous les temps ont consommation, 
Comme il nous a donné sa naissance nous 

partage sa résurrection. 

Aujourd'hui comme hier et demain il est avec 

nous encor ! 

Mille et neuf cents ans ont passé depuis la 
première Pentecôte, 

Mille et neuf cents ans depuis que dans la salle 
vaste et haute 

Les communiants du calice furent les convives 
de la flamme ardente ! 

Nous, prenons place à notre tour au banquet 
de l'amour éternel. 

Hommes de Galilée, que regardez-vous dans le 
ciel? 

Vous voyez que le Seigneur est avec nous, 
dressons en ce lieu trois tentes ! 

37 



CORON A BENIGNITATIS 

Comme une nouvelle armée dont la première 
ligne débouche dans la lumière, 

Notre génération en bon ordre entre dans la 
grâce plénière, 

De nouveau la parfaite foi étreint la parfaite 
évidence. 

Tonnez au-dessus de notre front, cloches 
énormes de la solennité ! 

Annoncez-nous la Fête double-majeure, la férié 
de la Vérité, 

Le soleil à son heure de Sexte qui brille au 
centre de la circonférence. 

Ah ! guérissez cet œil mortel ! ressuscitez ce 
cœur qui dort! 

Venez, Esprit dévorateur! venez, ô mort de la 
mort! 

Plénitude d'efficacité dans la plénitude de sur- 
abondance ! 

Vous êtes flamme et vous ne me brûlez pas 1 
Vous êtes eau et vous ne me rassassiez pas ! 
Vous ne faites aucun mal à votre créature 
misérable. 

38 



ANNI DEI 

Aucune violence avec vous, point d'éclair qui 
terrasse et qui meurtrit. 

Votre présence seulement dans le cœur pro- 
fondément attendri, 

Votre cœur dans notre cœur comme un sceau 
rompu et comme un parfum inénarrable ! 

Comme le vase rompu de la pécheresse dont 
la bonne odeur remplit toute la maison ! 

Jamais plus nous ne remettrons notre cœur 
ensemble, jamais plus nous ne guérirons 1 

Jamais plus Vous ne direz pareil celui qui Vous 
aime à ceux qui ne Vous ont aimé pas 1 

Comme ce bon homme jadis qui reçut Jésus 
en grand mystère, 

L'âme dans un humble étonnement écoute la 
parole septénaire, 

Et les choses qu'il a entendues, l'Esprit les lui 
répète tout bas. 

Elle a trouvé la paix et la vertu du Seigneur 
l'obombre. 

Elle est comme la simple servante assise dans 
une chambre sombre, 

}9 



CORONA BENI GNITATIS 

Elle n'argumente point avec Vous et fait tout 
ce que Vous lui dites. 

La grâce de Dieu est sur elle qui surpasse toute 
grâce humaine ! 

Non point Dimanche seulement, mais chaque 
jour de la semaine, 

Son époux est avec elle au-dedans de la porte 
interdite. 

Comme Anne et Joachim quand ils se rencon- 
trèrent sous la Porte Dorée, 

L'Esprit inspirateur s'unit à l'haleine créée 
De l'épouse qui n'a rien au monde et qui offre 
sa bouche et son âme. 

Venez, anxiété de l'amour, ô pointe qui détruit 
la paresse, 

Esprit de la crainte de Dieu qui est le com- 
mencement de la sagesse, 

Désespoir de ne point faire assez et vision de 
Votre blâme ! 

Venez, tendre piété, préférence sacramentelle 
et conjugale, 

Et vous, jugement et goût, science du bien et 
du mal, 

40 



ANNI DEI 

Et vous, force ingénue des Martyrs, sang 
rouge de la confession qui monte au visage 
intrépide ! 

Et vous, vocation en nous, conseil des choses 
les meilleures, 

Vous enfin, interne soleil, dans l'amande de 
l'iris aux sept couleurs, 

Vibration de l'intelligence et de la connaissance 
sapide ! 

Ouvrez-vous, portes éternelles ! en vain le 
gond grince et résiste, 

Hommes, mes frères ! pourquoi croire les 
choses les plus tristes? 

Pourquoi refuser de boire à ce vase qui est 
votre partage? 

Le Seigneur dit : « Vous préférez vos idoles à 

la vérité, 
« Votre mort à la vie, l'esclavage à la liberté, 
« Pourtant, mes petits-enfants bien-aimés, que 

pouvais-je faire pour vous davantage? 

« J'ai livré mon visage aux soufflets, mon front 
à la couronne d'épines. 

4i 



CORON A BENIGNITATIS 

« J'ai souffert l'abandon de tous les miens, la 
solitude de ma Personne divine ; 

« Dites-moi, de toutes vos douleurs, quelle est 
celle que je n'aie point connue? 

« A vos peines d'un jour j'ai apporté ma 
Personne infinie. 

« Les cinq Plaies que vous m'avez faites je les 
emporte dans mon Epiphanie. 

« La Toute-Puissance a été entre vos mains 
faible et nue. 

« Vous avez eu votre heure et vous en avez 
profité. 

« Maintenant j'emporte aux côtés de mon Père 
votre souffrance et votre humanité. 

« Je veux que là où Je suis tous mes enfants 
soient avec moi. 

« Pour comprendre Dieu, vous-mêmes il vous 
faut être Dieu. 

« Je me suis fait homme pour vous et mainte- 
nant je vous fais Dieu. 

« Et la parole qui connaît vous envoie l'Esprit 
qui délivre. » 

42 



ANNI DEI 

Moi du moins si les autres vous renient je 
crois en Vous, Seigneur ! 

O Jésus, si je Vous abandonne où trouverai-je 
un maître meilleur? 

Je sais que c'est de Vous qu'il est écrit au 
commencement du livre. 

Vous nous avez fait pleine mesure ! Ecce odor 
agri pleni! 

Voici le lieu que Vous nous avez donné et la 
terre que Vous avez bénie, 

Comme une chose embarrassée de trop de 
gloire et qui ne sait pas quoi faire 1 

Ce jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous 
en lui. 

En juin l'été nous reste encore tout entier et le 
printemps n'est pas fini, 

Ce n'est que la veille encore des noces royales 
de la Terre ! 

Ce n'est pas fini de notre joie et demain est 
un autre jour encor ! 

Bientôt à la verdure qui s'éteint succède la 
couleur de l'or ! 

43 



CORON A BENIGNITATIS 

Bientôt le soleil dans le ciel en silence effacera 
le croissant et les Trois-Mages. 

O vous qui ne croyez pas à Jérusalem de chal- 
cédoine et d'azur, 

Mais cette terre du moins est à nous, cette 
heure du moins est sûre ! 

Ah, devant tant de beauté pourquoi douter de 
tout l'énorme apanage? 

L'homme se plaint, mais toute créature est 
profondément contente. 

Elle a de quoi pousser et manger, et bénit Dieu 
dans l'attente 

Du grand jour de l'Éternité qui élucide les 
ombres et les images. 

Déjà j'entends le chœur qui entonne le Vidi 
aquam et Y Asperges. 

Et nous, prenons sans crainte le Confitemini, 
tout brillants et baignés des prémisses de Votre 
jeunesse, 

Comme ceux qui voyant tout le mal savent 
que Votre grâce est plus forte ! 

Ah, ne me reprochez rien ! que cette heure du 
moins ne me soit pas disputée, 

44 



ANNI DEI 

Où je frémis de joie en Dieu mon sauveur et 
la Terre ressuscitée, 

Et le bruit de toutes les églises sonnantes que 
le vent du ciel m'apporte ! 

S'il y a des affligés, nous avons une nourriture 
divine ! 

S'il y a des faibles, qu'ils mettent la tête contre 
notre poitrine ! 

Mais que nulle douleur en ce jour ne prévale 
contre notre joie ! 

Les gens riaient de nos premiers pères, les 
voyant ivres de ce vin nouveau. 

Mais se peut-il que nous pleurions, au jour où 
nous rompons notre tombeau 

Et où le Vainqueur du monde est assis dans la 
conquête et la proie? 

Tout péché fut essayé à bloc et Votre comman- 
dement reste le même. 

Tout argument à bloc et Votre vérité reste la 
même. 

C'est toujours la Pentecôte en ce mois où le 
fruit noué est encore acide. 

45 



CORON A BENIGNITATIS 

Mille et neuf cents ans ont passé depuis ce 
grand bruit qui s'est fait dans les cieux. 

C'est nous qui tenons à notre tour la croix que 
nous avons reçue des aïeux, 

Regardant la croix que nous tenons avec une 
confiance intrépide. 

Où sont maintenant vos ennemis? où sont ces 
témoins qui se contredisent? 

L'esprit de division des langues est sur eux, la 
coupe de Babel les grise. 

Ils sont comme la bête brute qui ignore Oui 
et Non, et ce qui est bien ou mal. 

Celui qui ne rassemble pas avec Vous dissipe. 

Celui qui a perdu l'unité ne retient plus aucune 
chose ensemble. 

Toutes choses à rebours pour lui refuient vers 
le néant natal. 

Où sont ces hommes pompeux? où sont ces 
mangeurs de petits enfants? 

Leur gloire humaine a fui par en bas, ils ont 
perdu âme et vent. 

Ils sont comme Judas qui crève par le milieu 
du ventre. 

46 



ANNI DEI 

L'enfer l'accueille et un autre prend son épis- 
copat. 

Pour un lâche qui se retire l'office ne chômera 
pas. 

L'Ange du ciel incessant pèse qui sort et qui 
entre. 

O mon Dieu, la pluie, la nuit, la boue, durent 
depuis trop longtemps ! 

Nous en avons assez et trop de l'hiver, de ce 
sombre et douteux printemps, 

De ce monde malade et noir qu'à peine un 
rayon pâle corrige. 

Vous paraissez et il n'y a plus que Vous du 
Levant jusqu'à l'Occident ! 

Vous touchez les montagnes et elles fument 
dans le soleil levant! 

Vous foulez Vos ennemis en triomphe sous le 
vol de Votre quadrige ! 

Au souffle de Votre bouche se découvrent le 
ciel et la terre, 

L'œuvre de Vos Sept Jours devant nous est 
accomplie dans une éclatante lumière ! 

47 



CORONA BENI G NI T AT I S 

Les millions de Vos créatures Vous louent et 
le Fils de l'homme est assis dans le soleil! 



Lorsque le soir viendra, effaçant rubrique et 
majuscule, 

Lorsque tout mon office est dit jusqu'au dernier 
capitule, 

Sans livre ni chapelet, je reste en ce grand 
monde vermeil. 

Deux planètes en ligne oblique, Tune basse, 
l'autre haute, 

S'en vont vers le soleil qui s'en va dans ce soir 
de la Pentecôte, 

Comme un faucon d'argent qui couvre une 
colombe de perle. 

Tout s'est tu, mais l'esprit qui contient toute 
chose ne se contient pas en moi. 

L'esprit qui tient toute chose ensemble a la 
science de la voix, 

Son cri intarissable en moi comme une eau 
qui fuse et qui déferle ! 

4 8 



ANNI DEI 

Il n'est à ce discours parole ou son, pause ou 
sens, 

Rien qu'un cri, la modulation de la Joie, la 
Joie même qui s'élève et qui descend, 

O Dieu, j'entends mon âme folle en moi qui 
pleure et qui chante ! 

Tant qu'il fait jour encore et que ce n'est pas 
la nuit, 

J'entends mon âme en moi comme un petit 
oiseau qui se réjouit, 

Toute seule et prête à partir, comme une 
hirondelle jubilante ! 



CORON A BENIGNITATIS 



HYMNE DU SAINT SACREMENT 



Les six longues journées sont finies, l'œuvre 
de la moisson est faite. 

Toute l'orge et le blé sont à bas, la paille est 
par terre avec le grain, 

Les six jours de la moisson sont faits et le 
septième jour est demain, 

Et déjà les troupes des travailleurs ont regagné 
pour la fête 

Bethléem, la « Maison du pain ». 

Le riche Booz, cette nuit, est resté seul dans 
son champ. 

C'est un homme craignant Dieu, un cœur droit 
que la sagesse habite. 

Bienheureux qui sur le pauvre et la veuve est 
intelligent, 

50 



ANNI DEI 

Et dont les faucheurs inexacts laissent derrière 
eux en marchant 

Des épis pour la glaneuse Moabite. 

Cependant qu'il est couché sans dormir au 
milieu de l'immense moisson préparée, 

Regardant la pleine lune du sabbat, la nuit 
jubilaire et consacrée. 

Voici qu'il sent à son côté comme un chien 
timide qui le frôle, 

Et la glaneuse Ruth, s'étant lavée et parée, 
Met la tête au creux de son épaule. 

« Ma fille, que me voulez-vous? vous voyez 
que je suis solitaire et vieux. 

« J'ai vécu de longs jours avant vous et main- 
tenant ma barbe est grise. 

« Va, Ruth, vers le frère de ton mari, selon 
que la loi de Moïse le veut. » 

Et Ruth lui répond sans lever les yeux : 

« A l'ombre de Celui que mon cœur désirait 
je me suis assise. » 

Nous de même, mon Dieu, nous voyons que 
Vous êtes solitaire et abandonné, 

51 



CORON A BENIGNITATIS 

Comme un vieillard au milieu de ces passants 
d'un jour, ces jeunes gens occupés et frivoles. 

Mais parce que nous avons goûté le miel qui 
passe toute saveur de Votre bonté, 

Versant la tête sur Votre épaule, nous Vous 

offrons avec un cœur trop plein pour des paroles 

Cette pauvre chose que nous pouvons donner. 

Donnez-nous à manger, homme riche de la 
« Maison du pain » ! 

Recevez pour toujours l'Étrangère dans Votre 
demeure ! 

Nous en avons assez loin de Vous d'avoir soif 
et d'avoir faim ! 

Que ne nous faille plus jamais, soustrait à 
l'envie du publicain, 

L'épi gratuit épargné par Votre faucheur. 

Donnez-nous aujourd'hui notre pain super- 
substantiel. 

J'en ai assez de cette manne d'un matin, de ce 
pain qui passe en ombre et figure. 

Nous en avons assez du goût de la chair et du 
sang, du lait, des fruits et du miel. 

Arbre de vie, donnez-nous le pain réel. 
Vous-même êtes ma nourriture. 

52 



ANNI DEI 

Booz a engendré de Ruth Obed de qui sont 
nés David et les Rois. 

C'est moi maintenant que Vous choisissez, 
rejetant Jérusalem et Samarie. 

O pain des Anges, que de fois Vous avez 
souffert la meule et la croix, 

Avant que je reçoive à mon tour d'un cœur 
fondu de tendresse et d'effroi 

Cette chair que Vous avez reçue de Marie ! 

Je goûte donc de Vous ! Saint des saints, Vous 
goûtez de moi, pécheur! 

O égalité de l'amour! ô parole incommunicable! 

O communion avec Vous ! instant de mon cœur 
dans ton cœur ! 

Main droite de mon Dieu qui m'attire et main 
gauche de mon Sauveur 

Sous ma tête que la honte accable ! 

Terrible silence de midi où Votre nom seul est 
répondu ! 

O gardiens de Jérusalem, qu'aucun de vous ne 
me réveille ou m'appelle ! 

O foi qui surpasse le sens ! acclamation de la 
prière entendue ! 

53 



CORON A BENIGNITATIS 

O véritable ami, Votre nom est comme un 
parfum répandu ! 

« Demeure comme un signe sur mon bras et 
comme un bouquet de myrrhe entre mes ma- 
melles ! » 



Un instant vaut mieux avec Vous que mille 
jours dans les parvis humains. 

Il est bon pour nous de rester dans Votre présence 
considérable. 

Vous m'appelez, Verbe de Dieu, qui étiez hier 
et demain, 

Et je me suis écrié en élevant les mains : 

« Je passerai jusque dans le lieu du tabernacle 
admirable ! » 



Moi aussi, j'aurai part à Votre calice ! 

Vous me purifierez et je serai pur comme' le 
lin éblouissant! 

Seigneur, que Votre volonté et non pas la 
mienne s'accomplisse. 

Moi aussi avec Votre prêtre montant à l'autel 
du sacrifice 

Je laverai mes mains entre les innocents ! 

54 



ANNI DEI 

J'entrerai à l'autel de Dieu, vers le Dieu qui 
réjouit notre jeunesse ! 

Jugez-moi et discernez ma cause de la race 
d'Edom et d'Amalech. 

Bienheureux qui loin des hommes vieillissants 
reçoit sa part avec Votre promesse, 

Et dont les mains saintes et vénérables élèvent 
les deux Espèces, 

Votre prêtre à tout jamais suivant l'ordre de 
Melchisédech ! 

Qu'elles montent devant Votre trône en odeur 
de suavité ! 

Recevez le sang de l'Agneau qui est immolé 
depuis la création du monde, 

Vieillard, que le sang d'Abel émeuve les entrailles 
de Votre Paternité, 

Qui supplie avec une forte clameur pour nous 
autres que Vous voyez saoulés et vautrés, 

Pauvres hommes, dans notre stupidité profonde ! 

Recevez ce sacrifice que nous Vous offrons 
pour les vivants et les morts. 

Premièrement faisant mémoire de nos plus 
proches et moi de mon père et de ma mère, 

55 



CORON A BENIGNITATIS 

De ma femme et de mes deux enfants et de 
tous ceux à qui j'ai fait tort. 

Mêmement de tous les fidèles défunts que leur 
faute retient encor 

Captifs dans le lac de misère. 

Pieux Pélican, qui souffrez devant nous Votre 
crucifixion, 

Administré par les anges en pleurs qui Vous 
portent patène et vase, 

Donnez-nous la porte de Votre flanc ainsi qu'au 
centurion, 

Afin que Vous nous soyez ouvert et que nous 
unissions 

Notre nature à Votre hypostase. 



En Vous toute créature a reçu sa consommation. 

Nous avons fait par le travail de nos mains de 
ce fruit inutile et de cette herbe 

Le froment qui végète les forts, la grappe qui 
enivre Sion, 

Et maintenant sous la vigne crucifiée, à ce bout 
de notre sillon 

Nous dressons une table superbe I 

5 6 



ANNI DEI 

Seigneur, Vous voyez cet univers que Vous nous 
avez donné à consommer. 

Tout a passé, ciel et terre, en ce pain pour me 
nourrir. 

Consommez donc à son tour cet homme que 
Vous avez conformé, 

Et mangez enfin avec nous, dans le pain et 
dans le vin rédimés 

Cette Pâque que Vous avez désirée d'un grand 
désir ! 

Les siècles passés et futurs Vous sont éternel- 
lement en spectacle. 

Vous voyez tout, invisible au fond de cette 
église sombre et vieille. 

Donnez-nous une fois de regarder dans le centre 
de Votre miracle, 

En ce jour de la Fête-Dieu, quand le prêtre 
ouvrant Votre tabernacle 

Elève entre ses mains le soleil ! 

Comme l'astre quand s'élevant de la terre il 
tire toutes choses à lui, 

Ainsi ce soleil de douceur que le prêtre dans le 
grand lange de soie apporte comme un enfant 
nouveau. 

57 



COR ON A BENIGNITATIS 

Heureux le ventre qui Vous a conçu et le sein 
qui Vous a nourri ! 

Je suis comme l'Aveugle-né qui dans le néant 
et la nuit 

Reconnaît la présence de l'Agneau. 

Cause invisible, venez voir ce monde que Vous 
avez fait. 

Vous n'êtes plus enveloppé comme jadis par la 
foudre et par le nuage. 

Quatre notables naïvement soutiennent Votre 
pauvre dais, 

Cependant que Vous Vous avancez, rayonnant 
sur les bons et les mauvais, 

A travers les rues de notre village. 

Vous le jurâtes aux pères de nos tribus avec 
un grand serment, 

Lorsque Votre arc-en-ciel apparut au dessus de 
la terre claire et purgée : 

Voici que je suis avec vous et vos fils tous les 
jours de mon Testament. 

Et Vous renouvelez avec nous dans la piété de 
Votre sacrement 

Cette foi que Vous nous avez engagée. 

58 






ANNI DEI 

L'hérétique ne sait que rompre par violence, 
séparer toujours et reséparer, 

A chaque morceau mutilé, son œuvre, appliquant 
sa méchante critique; 

Il a mis Dieu de côté et l'homme d'un autre côté. 

Le monde sans devoir pour lui, libéré de Votre 
unité, 

Retourne à l'atonie chaotique. 

Dieu, si loin que Vous soyez de nous, nous 
sommes rejoints à Vous par l'amour. 

Il n'est point de séparation des membres au 
chef mystique. 

Nous savons que chaque chose est différente 
des autres par amour, 

Vous conviez tous les êtres qui ont de Vous 
leur par et leur pour 

A la communion eucharistique. 

C'est Vous-même qui avez dit que je peux 
manger de Votre chair. 

C'est écrit. Ce n'est pas moi tout de même 
qui l'ai inventé ! 

Pourquoi douterais-je un moment, lorsque Votre 
parole est si claire ? 

59 



CORON A BENIGNITATIS 

Soyez tout seul, ô mon Dieu, car pour moi ce 
n'est pas mon affaire, 

Responsable de cette énormité ! 

L'odeur de l'encens se mêle à celle des fleurs 
et des foins. 

La grappe et l'épi sont formés pour le sacrifice 
et la Messe. 

Le temps est venu pour nous de passer un peu 
plus loin. 

Seigneur, que Votre monde était beau ■ mais 
le Ciel ne l'est pas moins. 

« Vene^l » nous dit la Sagesse. 

Vous m'avez accablé de Vos bienfaits qui suis 
un ingrat et un pécheur. 

Qu'un autre, c'est possible, trouve que Votre 
joug est lourd. 

Mais moi je n'ai connu que Votre bonté et 
jamais Votre rigueur. 

Je tiens Votre main dans la mienne, je sais que 
Vous êtes mon Rédempteur 

Et je rirai à mon dernier jour ! 

Demeurez avec moi, Seigneur, en ce jour de la 
guerre et du danger ! 

60 



ANNI DEI 

Regardez Votre serviteur qui n'est pas bien 
brave et vaillant ! 

O mon maître ! donnez-moi de ce pain à manger ! 

Et ni les hommes, ni l'enfer, ni Dieu même, ne 
pourront m'arracher 

Votre corps que je possède entre mes dents ! 



CORON A BENIGNITATIS 



PSAUME 49 



« Si j'ai faim, je ne te le dirai pas, » dit le 
Psaume. Mais si ! 

Il faut le dire, Seigneur; surtout que si vrai- 
ment il Vous suffit, 

(Préférant moi-même autre chose), de ce 
pain, 

Peut-être je Vous le donnerai plutôt que de le 
jeter aux chiens. 

Si Vous me le demandez par la bouche d'un 
de Vos pauvres, peut-être 

Que, n'ayant point de caillou, je lui jetterai le 
pain à la tête ! 

Seulement ne soyez pas discret avec moi et ne 
gardez pas le silence, 

Comme un père qu'on a rebuté et qui dévore 
son offense. 

62 



ANNI DEI 

Malheur au fils qui le blesse au plus profond 
de ses sentiments ! 

Il se tait désormais et ne lui dit plus rien et le 
laisse aller librement. 

Il est des choses sacrées qu'on ne demande 
qu'une fois. 

Si Dieu a faim désormais, ce n'est plus à lui 
qu'il le dira. 

S'il a faim ? Mais c'est dans Saint Jean ! Et 
est-ce qu'elle doit jamais finir, 

Cette Pâque avec nous qu'il a désirée d'un 
grand désir ? 



COR ON A BENIGNITATIS 



HYMNE DU SACRÉ-CŒUR 



A la fin de ce troisième mois après l'Annoncia- 
tion qui est Juin, 

La femme à qui Dieu même est joint 
Ressentit le premier coup de son enfant et le 
mouvement d'un cœur sous son cœur. 



Au sein de la Vierge sans péché commence 
une nouvelle ère. 

L'enfant qui est avant le temps prend le temps 
au cœur de sa mère, 

La respiration humaine pénètre le premier 
moteur. 



Marie lourde de son fardeau, ayant conçu de 
l' Esprit-Saint, 

64 



ANNI DEI 

S'est retirée loin de la vue des hommes au fond 
de l'oratoire souterrain, 

Comme la colombe du Cantique qui se coule 
au trou de la muraille. 



Elle ne bouge pas, elle ne dit pas un mot, elle 
adore. 

Elle est intérieure au monde, Dieu pour elle 
n'est plus au dehors, 

Il est son œuvre et son fils et son petit et le 
fruit de ses entrailles ! 



Tout l'univers est en repos, César a fermé le 
temple de Janus. 

Le sceptre a été ôté de David et les prophètes 
se sont tus. 

Voici, plus nuit que la nuit, cette aurore qui 
n'a pas de Lucifer. 



Satan règne et le monde tout entier lui offre 
l'encens et l'or. 

Dieu pénètre comme un voleur dans ce paradis 
de la mort. 



65 



COR ON A BENIGNITATIS 

C'est une femme qui a été trompée, c'est une 
femme qui fraude l'enfer. 

O Dieu caché dans la femme ! ô cause liée de 
ce lien. 

Jérusalem est dans l'ignorance, Joseph lui- 
même ne sait rien. 

La mère est toute seule avec son enfant et reçoit 
son mouvement ineffable. 



Maintenant Vous êtes devant nous sur la croix, 
étendu comme un livre ouvert. 

Et tout est vraiment consommé : exceptez que 
Vous n'avez pas assez souffert. 

Il est vrai que Votre mère elle-même ne recon- 
naît plus Votre face effroyable ! 

Il est vrai que depuis la plante de Vos pieds 
jusqu'au sommet de Votre tête 

Nous ne voyons plus une place sur Votre corps 
où la volonté de l'homme ne soit faite : 

Mais il nous reste encore Votre cœur à percer ! 

66 



ANNI DEI 

Fils de Dieu, voici tant de siècles qu'on Vous 
traîne, la corde au cou ! 

Les prostituées elles-mêmes ne peuvent Vous 
voir sans dégoût. 

La Ressemblance qui était Votre face, nous 
avons su l'effacer. 



Les sages qui Vous voient secouent la tête et 
se détournent un peu pour sourire. 

Ils savent mieux que Vous ce que Vous avez 
voulu dire, 

Qui est chose fort ordinaire et banale, et rien 
que Vous n'ayez pris à un autre. 

Ils ne nous ont rien laissé de Vous, ni parole, 
ni visage. 

Ils ont tiré Vos vêtements au sort et les ont 
retaillés à leur usage. 

On ne la leur fait pas, avec Vos bonnes femmes 
et Vos Apôtres 1 

Vous êtes mort et le soleil s'est éclipsé. 
Sur la croix évidente c'est un cadavre qui est 
exposé. 

6 7 



CORON A BENIGNITATIS 

Ami, si Vous nous défaillez, que nous reste-t-il 
encor ? 



Vous avez fait ce que Vous avez pu, ce n'est 
pas un reproche que nous Vous faisons. 

Mais le mystère du sein paternel n'était-il assez 
profond 

Pour que Vous assumiez notre néant et que 
Vous ajoutiez la mort? 



Eh bien ! si Vous nous manquez vif, nous 
Vous aurons trépassé ! 

Le Centurion qui Vous a vu mourir, cependant 
n'en a pas assez, 

Et se jetant sur Vous, lance aux mains, il Vous 
a ouvert et crevé ! 



La lance entre sous la côte et ressort sous la 
mamelle. 

Car le païen Vous frappe au hasard, mais Vous 
attendez mieux de vos fidèles : 

C'est à nous seuls qu'appartient la blessure 
profonde et réservée. 

68 



ANNI DEI 

« L'amour m'a désarmé et mon Père ne m'est 
plus un rempart. 

« Connaissez enfin ce cœur que vous avez 
percé de part en part ! 

« D'où sourde ce sang pour Vous sur l'autel 
qui renouvelle le calice. » 



— Seigneur, Vous avez eu assez de peine et 
nous voudrions ne plus Vous faire aucun mal. 

Ah ! par cette plaie qui ne se fermera plus, 
délivrez-nous du mal ! 

Fallait-il donc frapper si fort pour que le sang 
et l'eau jaillissent? 

O blessure vraiment royale ! ô sève de Dieu 
qui s'épanche ! 

O coup si fièrement asséné entre la côte et la 
hanche 

Qu'il perce jusqu'au nœud de la Trinité ! 

Et c'est Vous que l'on appelait le Fort et 
l'Inaccessible ! 

Le Ciel et la Terre interdits considèrent cette 
débauche indicible, 

69 



COR ON A BENIGNITATIS 

Ce scandale d'un Dieu ivre d'amour et 
blessé ! 



Ah! puisque Vous l'avez voulu, revêtant 
l'homme animal, 

Connaissez donc à Votre tour le tourment de 
l'amour inégal, 

La station du cœur transpercé qui fond comme 
de la cire ! 



Fermerons-nous Votre plaie, quand c'est Dieu 
même qui s'ouvre ? 

Quelle consolation Vous faire, quand c'est 
l'Infini qui souffre? 

Quel amour Vous rendre, ô mon Dieu, quand 
c'est l'Infini qui désire? 



A cette rose en son sixième mois qui fleurit 
avec une odeur excellente, 

Au monde à son sixième mois tout entier qui 
s'ouvre sous la lumière insistante, 

Ah ! je l'avais bien deviné qu'il était un cœur 
douloureux 1 

70 



ANNI DEI 

Toute rose pour moi est peu au prix de son 
épine! 

Peu de chose est pour moi l'amour où manque 
la souffrance divine! 

Au prix de Votre cœur, que me sont tous les 
cieux ? 



Ah ! puisque l'on rit de Vous et que voici 
l'enfer, 

Venez et cachez-Vous avec moi, principe du 
Verbe fait chair, 

Comme jadis Marguerite-Marie Vous reçut 
dans son pauvre couvent. 



Que je Vous contienne seulement, comme 
Marie Vous contint dans son cloître ! 

Et que me fait de ne point Vous entendre, si 
je sens Votre cœur battre ? 

Car J'en jure par Moi-même, dit le Seigneur 
Dieu, Je suis vivant ! 



CORON A BENIGNITATIS 



NOTRE-DAME AUXILIATRICE 



A M. l'abbé Fontaine. 

L'enfant chétif qui sait qu'on n'est pas fier de 
lui et qu'on ne l'aime pas beaucoup, 

Quand d'aventure sur lui se pose un regard 
plus doux, 

Devient tout rouge et se met bravement à 
sourire, afin de ne pas pleurer. 

Ainsi dans ce monde mauvais les orphelins et 
les deshérités, 

Ceux qui n'ont pas d'argent, ceux qui n'ont 
pas de connaissance et pas d'esprit, 

Comme ils se passent de tout, se passent égale- 
ment d'amis. 

Les pauvres s'ouvrent peu, mais il n'est pas 
impossible de gagner leur cœur. 

Il suffit de faire attention à eux et de les traiter 
avec un peu d'honneur. 

72 



ANNI DEI 

Prends donc ce regard, ô pauvre, prends ma 
main, mais ne t'y fie pas. 

Bientôt je serai avec ceux de mon espèce et ne 
penserai guères à toi. 

Il n'y a pas d'ami sûr pour un pauvre, s'il ne 
trouve un plus pauvre que lui. 

C'est pourquoi viens, ma sœur accablée, et 
regarde Marie. 

Pauvre femme dont le mari boit et dont les 
enfants ne sont pas forts, 

Quand on n'a pas d'argent pour le terme et 
qu'on désire d'être mort, 

Ah, lorsque tout vous manque et qu'on est 
tout de même trop malheureux, 

Viens à l'église, tais-toi, et regarde la Mère de 
Dieu! 

Quelle que soit l'injustice contre nous et quelle 
que soit la misère, 

Lorsque les enfants souffrent il est encore plus 
malheureux d'être la Mère. 

Regarde Celle qui est là, sans plainte comme 
sans espérance, 

Comme un pauvre qui trouve un plus pauvre 
et tous deux se regardent en silence. 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



LE GROUPE DES APOTRES 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



SAINT PIERRE 



Le rude homme Pierre au grand front chauve 
qui jurait en serrant les poings, 

Le premier leva la main à Dieu et jura, non 
pas ce qu'il ne savait point, 

Mais le Christ vivant, donnant sa parole, c'est 
Lui, qui était devant ses yeux stature et fait. 

C'est pourquoi il est Pierre pour l'éternité, 
ayant cru ce qu'il voyait. 

Jésus lui-même attendit que Pierre l'eût mani- 
festé : 

Et moi, comme il a cru Dieu, je crois Pierre 
qui dit la vérité. 

« M'aimes-tu, Pierre? » lui demande le Seigneur 
par trois fois. 

Et Pierre qui trois fois tenté tout-à-1'heure 
l'a renié trois fois, 

77 



COR ON A BENIGNITATIS 

Répond en pleurant amèrement : Seigneur, 
Vous savez que je Vous aime ! 

Pais à jamais mes brebis et le troupeau de 
toutes parts du Pasteur suprême ! 

— Mais c'est lui maintenant qu'on mène, et 
voici le soir : il s'arrête, 

Il dépouille lui-même sa tunique, comme aux 
matins de la pêche à Génézareth, 

Et voyant l'arbre de la croix préparé dont on 
fixe par en bas les deux branches, 

Le vieux pape missionnaire sourit dans sa 
barbe blanche. 

Saint Pierre, le premier pape, est debout sur le 
Vatican, 

Et de ses mains enchaînées il bénit Rome et le 
monde dans le soleil couchant. 

Puis on l'a crucifié la tête en bas, vers le ciel 
sont exaltés les pieds apostoliques. 

Christ est la tête, mais Pierre est la base et le 
mouvement de la religion catholique. 

Jésus a planté la croix en terre, mais Pierre 
l'enracine dans le ciel. 

Il est solidement attaché au travers des vérités 
éternelles. 

Jésus pend de tout son poids vers la terre ainsi 
qu'un fruit sur sa tige, 

78 



ANNI DEI 

Mais Pierre est crucifié comme sur une ancre 
au plus bas dans l'abîme et le vertige. 

Il regarde à rebours ce ciel dont il a les clefs, 
le royaume qui repose sur Céphas. 

Il voit Dieu et le sang de ses pieds lui tombe 
goutte à goutte sur la face. 

Déjà son frère Paul en a fini, il est là qui l'a 
précédé, 

Comme l'épître précède l'évangile, et qui se 
tient à son côté. 

Leurs corps sous une grande pierre côte à côte 
attendent le Créateur. 



Heureuse Rome, une seconde fois fondée sur 
de tels fondateurs ! 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINT PAUL 



Agneau de Dieu qui avez promis Votre royaume 
aux violents, 

Recueillez Votre serviteur Paul qui Vous 
apporte dix talents, 

Cinq que Vous lui avez confiés et les autres 
qu'il a gagnés par lui-même. 

Vous êtes un maître regardant, austère à celui 
qui vous aime, 

Donnez-lui cependant son Dieu, car lui ne Vous 
a pas donné son pauvre cœur à moitié ! 

Père Abraham, étanchez la soif de ce fou- 
droyé ! 

L'ancien Moïse à l'ombre seule de Votre 
présence eut peur, 

Disant : Éloignez- Vous tant soit peu de peur 
que je ne meure. 

80 



ANNI DEI 

Mais Paul comme un tabernacle sans fissure et 
comme un pur propitiatoire, 

Vivant ne refusa point la société de Votre 
gloire 

Et d'être cet homme-là dont s'émerveille le 
prophète en sa parable, 

Disant : Qui de vous habitera avec les ardeurs 
intolérables? 

O Dieu, l'aiguillon pour nous tous est dur de 
Votre vérité, 

Mais celui qui l'a étreinte est fondu dans une 
terrible simplicité. 

Voyant Dieu, il voit avec Dieu ce monde ingrat 
et cruel, 

Assumant sur son cœur humain la passion du 
Dieu éternel. 

Dieu n'ayant point de voix, il est la voix qui 
parle à sa place. 

Dieu n'ayant point chair ni sang, voici mon 
corps pour souffrir à Votre place, 

Et pour continuer ces choses qui manquent à 
la passion du Christ. 

Il est simple comme une flamme et comme un 
cri, 

Simple comme le glaive aigu qui atteint la 
division du corps et de l'esprit, 

81 6 



CORON A BENIGNITATIS 

Simple comme la flamme qui pèse les éléments 
dans sa dévorante alchimie, 

Simple comme l'amour qui ne sait qu'une seule 
chose. 

Il va où le Vent le mène, ignorant extinction 
ou pause, 

D'un bout du monde jusqu'à l'autre, comme 
un feu que le vent arrache et qui saute par dessus 
la mer ! 

Votre amour est comme le feu de la mort, 
Votre zèle est plus dur que l'enfer. 

Et voyant tous ces petits enfants aveugles et 
ces peuples qui meurent sans le baptême, 

Il pleure et se tord les mains et demande d'être 
pour eux anathème. 



Moi de même, mon Sauveur, je Vous en prie 
par ce décapité, 

Ayez pitié de ceux que j'aime, de peur qu'ils 
ne meurent dans leur incrédulité, 

Et pour qu'ils entendent comme moi, avant 
l'heure où la Sentence s'exécute, 

Votre voix qui leur dit : Paul, je suis ce Jésus 
que tu persécutes. 



ANNI DEI 



SAINT JACQUES-LE-MAJEUR 



Saint Jacques à la fin de juillet a péri en Espa- 
gne par l'épée. 

Entre les deux mois ardents, il gît, la tête 
coupée. 



Assez de saints Vous supplient pour l'homme, 
assez de martyrs Vous ont fait violence, 

Assez de mères en pleurs Vous représentent sa 
faiblesse et son ignorance ; 

Il y a toujours quelque chose à dire pour lui, 
toujours quelqu'un pour lui au devant de Votre 
colère : 

Toi, prends le parti de Dieu, Apôtre canicu- 
laire ! 

83 



COR ON A BENIGNITATIS 

Toute prière est toujours pour l'homme, mais 
qui Vous fera pour Vous-même cette 

Prière pure et simple, que Votre volonté soit 
faite ! 

L'homme a toujours raison et Vous avez tou- 
jours tort. 

Il en a fait toujours assez, c'est lui qui Vous 
appelle à son for, 

Et juge Vos paroles manquantes, et Vos com- 
mandements ambigus, 

Votre œuvre mal faite, Votre miel fade et Votre 
ciel exigu. 

Peuple ingrat, ce que le soleil ne vous montre 
pas, que la foudre l'élucide ! 

Assez longtemps du soleil sur nous régna la 
face évidente et torride. 

Sa chaleur est la même pour tous : il vous 
faut l'attention propre et perçante ! 

Vous appelez l'épée, la voici dans la main toute- 
puissante, 

Et la Mère désespérée déjà n'en soutient plus 
la lourdeur accablante ! 

Que Votre volonté qui est la meilleure soit 
faite ! et si j'ai péché, que je périsse ! 

C'est bien. Si je n'ai Votre pitié, que je voie, 
du moins, Votre justice ! 

84 



ANNI DEI 

Les temps sont accomplis. Boanergès, appelle 
Dieu ! 

Demande la justice, Apôtre coupé en deux ! 

L'évangile de l'amour est fini, voici la nouvelle 
du glaive ! 

Sur la terre qui étouffe et sue l'ombre de la 
mort se lève. 

O peuple appesanti et qui tiens bas la tête, 

Plus mûr que la moisson qui t'entoure, la faux 
est prête, 

Et voici, selon qu'il l'a promis, le Christ cruci- 
fère, 

Qui s'en vient vers toi sur les nuées entre les 
Fils du Tonnerre ! 

1909 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINT PHILIPPE 



Le paresseux dit qu'il y a un lion sur le che- 
min ; 

Le timide se lamente et se cache la tête entre 
les mains ; 

Le sage, qui examine et critique tout, ne fait 
rien ; 

Le rêveur, quand sa bulle crève, s'attriste ; 

Mais l'homme qui n'espère rien est un terrible 
optimiste. 

La couleur au juste qu'a le ciel et le sens des 
nuages et des lames, 

Que celui-là s'en occupe qui s'occupe de sauver 
son âme. 

L'opinion contraire de tous en impose aux 
cœurs sensibles : 

86 



ANNI DEI 

Mais Philippe se réjouit parmi les choses 
impossibles. 

Où le terrain ne prête pas, c'est là qu'il faut 
donner. 

Là où l'esprit est à bout, le cœur a déjà outre- 
passé. 

Il est le fourrier sans un sou envoyé par Dieu 
pour ce repas 

De tout un peuple à qui deux cents deniers ne 
suffiraient pas. 

Que les hommes disputent et crient, et qu'ils 
fassent de leur mieux : 

Ce n'est pas lui qui est fait pour avoir le des- 
sous, mais eux. 

Il est apôtre de Dieu en Pierre qui ne peut se 
tromper ; 

Rien ne lui manque, il est complet, il est abso- 
lument fermé. 

Il méprise le monde et ces choses qui sont 
vraies à moitié : 

Dieu parle, c'est assez, il n'y a pas de diffi- 
culté. 

Le message de Dieu qu'il porte, il n'y a qu'à 
l'accepter tout entier ; 

Que cela soit agréable ou non, qu'il en coûte 
le sang ou pis, 

87 



CORON A BENIGNITATIS 

Jusqu'à la dernière syllabe et jusqu'à ce point 
sur l'i. 



Nous sommes faibles, il est vrai, et de peu 
d'intelligence. 

Nous sommes peu nombreux et l'erreur autour 
de nous est immense. 

Le ciel est parfaitement noir, l'espoir est par- 
faitement fini : 

« Montrez-nous le Père, dit Philippe, et cela 
suffit. » 



ANNI DEI 



SAINT JUDE 

APÔTRE 
PATRON DES CAUSES DÉSESPÉRÉES 



Saint Jude, qui ne craignit pas de porter le 
même nom que Judas, 

Sans honneur et titre au soleil, consent à n'être 
invoqué que tout bas : 

Patron des causes perdues, priez pour nous, 
Saint Judas ! 

Que celui qui n'ose appeler Marie ou quelque 
patron célèbre 

Nomme du moins l'obscur marcheur qui évan- 
gélise les ténèbres ! 

Car, bien qu'il soit le dernier, Jésus aussi l'a 
ordonné comme Apôtre ; 

Sa moisson est le grain perdu dont ne veulent 
pas les autres. 

89 



CORON A BENIGNITATIS 

Sa journée ne commence qu'au soir, il n'em- 
bauche qu'à l'onzième heure. 

Il est plus final que le désespoir et ne guérit 
que ceux qui meurent. 

C'est Jude par un seul cheveu qui sauve et qui 
tire au ciel 

L'homme de lettres, l'assassin et la fille de 
bordel. 

Il est le médecin à moitié boucher qui fend 
comme avec un couteau 

Le pécheur qui a le diable au corps et dont on 
n'aura l'âme qu'avec la peau. 

Il est facile d'être secourable en paroles à ceux 
qui font le péché mortel : 

Mais Jude est un homme du métier et sait le 
fond de notre poche à fiel, 

Et pas plus que Satan même ne lâche le mau- 
vais prêtre 

Qui chaque matin à l'autel est homicide et 
trois fois traître ! 



Saint Jude est dans le Nouveau Testament 
l'auteur d'une étrange petite Épître 

Où l'on parle du prophète Hénoch et qui n'est 
lue qu'obscurément au Chapitre. 

90 



ANNI DEI 

Il a vu le diable avant la création de la terre, 
quand il est tombé du ciel. 

Il a entendu ce qu'il a dit et ce que répondit 
Saint Michel. 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINT BARTHELEMY 



Loué soit Dieu qui met le mal à néant et nous 
libère de la crainte ! 

La souffrance n'a plus douleur avec elle pour 
nous, la mort même n'a plus de pointe. 

Nous sommes donc libres enfin ! Qu'on allume 
le feu qui brûle ! 

Que les bourreaux fouillent leurs ferrailles et 
brandissent leur petites scies ridicules ! 

Joie de voir plier tout-à-coup celui que l'on 
croyait le plus fort ! 

Ah, grand Dieu ! ce n'est pas trop cher que de 
payer la victoire avec la mort ! 

Joie de voir l'ennemi dans les yeux qui se 
trouble, et la paroi 

De l'Enfer avec un affreux sanglot qui s'ouvre 
sous le signe de la Croix ! 

92 



ANNI DEI 

Ah ! prenez nos femmes et nos enfants ! prenez 
nos biens ! prenez tout ! 

Prenez ma vie ! pourvu seulement que ceux-ci 
aient le dessous. 

Prenez ma peau, qu'est-ce que ça fait? puisque 
le cœur est à Vous. 

Prenez mon sang, qu'est-ce que ça fait? pourvu 
que j'aie la bête infâme ! 

Prenez mon corps, qu'est-ce que ça fait? puis- 
que je tiens leur âme ! 



On n'a pas mutilé Barthélémy et nulle des deux 
mains ne lui manque. 

On n'a pas lié les pieds de l'Apôtre, on ne lui 
a pas coupé la langue, 

On l'a tiré de son fourreau comme un sabre et 
l'on a mis au vent 

L'Ange ensanglanté du Seigneur et l'homme 
rouge qui était par dedans. 

Marche maintenant, on ne te retient pas ! Fais 
trois pas, colonne de Dieu ! 

Rien n'a plus prise sur toi. Tu n'as plus de 
surface ni de cheveux. 

Apôtre vraiment nu ! athlète vraiment dé- 
pouillé ! 

93 



CORON A BENIGNITATIS 

Saint vraiment circoncis de ta chair et de cela 
qui était souillé ! 

Fais trois pas. C'est le troisième pas qui fera 
ta terre chrétienne. 

Roi, de Ceux qui vont jusqu'au bout l'étendard 
et le capitaine ! 

Juif! Homme pur ! tu n'as plus de peau ni de 
visage et l'on ne sait plus qui tu es. 

Mais Lui n'a pas oublié Son apôtre et te recon- 
naît. 

Jette ça ! il n'y a pas besoin de corps pour 
entrer dans le Père ! 

Il n'y a pas besoin de visage pour faire trem- 
bler le monde et coucher l'immense Enfer ! 



ANNI DEI 



SAINT SIMON 



Simon dont on ne dit rien dans l'Évangile et 
qui ne dit pas un mot 

Est l'Apôtre éternellement qui part et qu'on ne 
voit que de dos. 

On n'a rien eu à lui recommander et il n'a pas 
eu besoin de répondre; 

Rien ne manque à ce piéton, devant que lui 
manque le monde. 

Il a pris la terre par le plus large où l'on n'a 
pas à craindre 

D'en voir le bout et la mer par cette échan- 
crure qui va poindre. 

Il traverse le Tanaïs, et c'est lui tout seul qui 
est assis 

Près d'un petit feu d'argots dans ce désert qui 
est entre l'Oural et TObi, 

95 



CORON A BENIGNITATIS 

Avec pour spectacle devant lui toute la courbure 
de la planète. 

Il n'a pas besoin de longs discours, ni de livre, 
ni d'interprète. 

Tout son bagage est le nom de Jésus dans sa 
bouche, dans son sac un peu de vin et de farine, 

Dans sa main droite la croix et la pierre de la 
messe sur sa poitrine. 

Il va vers toute fumée humaine, et le père 
profondément est en lui 

Qui retrouve les enfants de ses fils, et les 
regarde et leur sourit, 

Et qui les trouve beaux, et se loue de ces âmes 
obéissantes ! 

Les baptisés camards le regardent, bouche béante, 

Qui part, car il faut partir, quand il se retourne 
vers eux, 

Tout riant dans le soleil avec des larmes plein 
les yeux ! 



ANNI DEI 



SAINT JACQUES-LE-MINEUR 



Tous les Apôtres sont partis, Jacques seul, 
frère du Christ, est resté 

Dans cette Jérusalem que les vrais Israélites ont 
désertée, 

Dans cette ville maintenant parfaite et comble 
jusques aux bords 

D'un peuple sur qui le Sang est retombé et qui 
attend la mort. 

Le Temple blasphématoire est là qui a encore 
quarante ans à durer. 

Le peuple est complètement réuni, compact, et 
pur, et préparé, 

Oui va ensemencer le monde aux quatre Vents 
partout où commence Jésus, 

De son droit, de son grief, de sa foi et de son 
refus. 

97 7 



COR ON A BENIGNITATIS 

Jacques, frère de Jésus, qui, dit-on, eut la même 
Anne pour grand'mère, 

Vierge et sensible comme Jean, naïf et droit 
comme Pierre, 

Prie sans interruption pour son peuple, sachant 
que sa prière est sans fruit. 

Il n'écoute aucun refus de Dieu, il écoute le 
temps qui fuit, 

Il reste à la même place, il sait, il a horreur, 
et il prie ! 

Il s'est fait débiteur à court terme et comptable 
de chaque seconde. 

Il prie, non pour dix ans seulement, mais pour 
jusqu'à la fin du monde. 

De Méquinez à Yokohama, et de San Francisco 
jusqu'à Varsovie, 

Tant qu'il y aura un seul Juif qui ne soit pas 
converti, 

Tant qu'il y aura un seul Juif qui dans sa main 
détestable 

Serre l'écrit que Dieu a donné à Moïse et la 
signature incontestable, 

Tant qu'implacable, sachant lire, impénétrable 
à la contrainte et au dol, 

Il ne lâche pas l'écrit et ne rend pas à Dieu Sa 
Parole, 

98 



ANNI DEI 

Aussi longtemps l'en-demain de ce monde 
pécheur est assuré, 

Aussi longtemps comme les autres dans l'espace, 
lui, fixe Apôtre dans la durée, 

Jacques est à genoux devant Dieu et le regarde, 
les dents serrées ! 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINT MATTHIEU 



C'est Matthieu le publicain qui eut cette idée 
le premier, 

Sachant la force d'un écrit, de coucher en noir 
sur le papier 

Jésus, exactement ce qu'il a dit et ce que nos 
yeux ont vu. 

C'est pourquoi retrouvant l'ancien outil qui 
servait jadis à ses calculs, 

Consciencieux, tranquille, imperturbable comme 
un bœuf, 

Il commence lentement à labourer son grand 
champ de papier neuf, 

Il fait son sillon, revient, prend l'autre, afin que 
rien ne soit omis, 

Ce que sa mémoire lui offre et ce que dicte le 
Saint Esprit, 

ioo 



ANNI DEI 

Non point pour un temps seulement, mais 
pour toute l'Église indivisible, 

Le Verbe de Dieu avec nous en ces petites 
lignes inflexibles. 

« En ce temps-là » le Maître dit ceci, vint là, 
et fit telle action. 

Ce n'est pas son affaire de donner aucune 
explication. 

Il n'y a aucune raison de le croire, sinon qu'il 
dit vrai. 

Il n'y a aucune raison à Dieu autre, sinon qu'il 
Est. 

Et parfois notre sens humain s'étonne, ah, c'est 
dur ! et nous aimerions mieux autre chose. 

Tant pis ! le récit tout droit continue, il n'y a 
repentir ni glose. 

Voici Jésus au delà du Jourdain, voici l'Agneau 
de Dieu, voici le Christ, 

Voici, qui ne changera jamais, le Verbe écrit. 

Le nécessaire seul est dit, et partout un petit 
mot irréfragable 

Barre à point nommé l'ouverture de l'hérésie et 
de la fable, 

Pousse un chemin rectiligne par le milieu 

De ceux-là qui nient qu'il est homme, de ceux- 
là qui nient qu'il est Dieu, 

101 



CORON A BENIGNITATIS 

Pour l'édification des Simples et la perdition 
de ceux qui ne le sont pas, 

Pour la rage, agréable au Ciel, des savants et 
des prêtres renégats. 



ANNI DEI 



SAINT ANDRÉ 



Pierre se réserve la rame et cette fois laisse à 
son frère l'épervier. 

Ce n'est pas peu de chose à la mer qu'un frère 
qui sait son métier. 

Il est puissant, il est debout, il est nu, et ne 
fait qu'un avec le bateau, 

Et soudain, comme un grand nuage de tous 
côtés, sur la paix rase de l'eau, 

Le filet savamment replié à son bras part, s'épand, 
s'épanouit, 

Tombe, file, fond comme un aigle à pic et 
comme un orage de plomb, 

Boit d'un seul trait sa corde et rabat son 
envergure invisible vers le fond. 

La barque évite, il n'y a plus qu'à attendre et 
à surveiller 

103 



COR ON A BENIGNITATIS 

La ligne, aussi raide que du fer, qui s'enroule 
aux grosses mains endommagées. 

Mais, grand Dieu ! que c'est lourd, cette fois, 
à remonter ! Il tire. 

Son frère l'aide, la prise est grande, et tous 
deux n'y peuvent suffire. 

Et soudain la poche énorme apparaît, pleine' de 
choses vivantes qui bouillent, 

Le bruit gras, bien cher au pêcheur, du poisson 
qui reluit et qui grouille ! 

Et bien que le bord touche l'eau et qu'on soit 
près de chavirer, 

« Vive Dieu, si je ne les garde tous, dit 
l'Apôtre, et si j'en rejette un seul à la mer ! 

« Et sans doute qu'ils aimaient mieux leur 
ténèbre et le fond vaseux, mais tant pis ! 

« Ils sont à moi, c'est la guerre! dit l'Apôtre, 
et je ne demande pas leur avis. » 

Ils ouvrent de gros yeux, palpitent et ne parlent 
pas. 

C'est une grande chose qu'un poisson, quand 
Jésus en fait son repas, 

Un poisson dans la barque d'André et de Saint 
Pierre de Rome, 

Quand le plus petit quelquefois suffit à rassasier 
cinq mille hommes ! 

104 



ANNI DEI 



Pierre, André ! c'est la mer toujours ! levez-vous 
au nom de Dieu, et jetez le rets à droite. 

Et sans doute la nuit fut stérile et l'espérance 
très étroite. 

Mais voici présentement le matin et le ciel qui 
blanchit depuis l'Europe jusqu'en Amérique ! 

Lève-toi, au nom de Dieu, pêcheur d'hommes, 
et jette le grand filet Œcuménique ! 

La moisson dans la profondeur est là et la 
chose innombrable qui va paraître. 

Jette le filet au nom de Dieu, Pêcheur, et donne- 
nous des prêtres ! 

Prends-les de toutes parts dans ton filet, tire-les 
de force au jour supérieur, 

Comme un être qui pense mourir, et qui palpite, 
et qui voudrait être ailleurs ! 

Car pour l'absolution et le sacrifice bon gré 
mal gré il nous faut des prêtres et des évêques, 

Des prêtres qui nous donnent l'âme et le corps 
de Dieu à manger et les leurs avec ! 

Va ton chemin sans t'inquiéter vers le port, 
Patron, la barre est bloquée, 

Vois ton frère à jamais sur la roue qui fait la 
Croix de Saint André, 

105 



CORON A BENIGNITATIS 

Crucifié sur le Compas et sur la Rose des 
Vents, 

Comme il convient à un marin et passeur du 
Dieu Tout-Puissant, 

Circonvenu de tous côtés par la Croix, selon 
qu'il est écrit 

Dans le Martyrologe de Novembre et les Actes 
de ceux d'Achaïe ! 



ANNI DEI 



SAINT THOMAS 



Comme un homme qui ne commence pas à 
bâtir avant que tout l'argent soit réuni, 

Comme un prince qui ne déclare pas la guerre 
avec vingt mille hommes quand il en a cent mille 
contre lui, 

Ainsi Thomas qui laisse l'Évangile (et l'année), 
presque tout, finir avant que son nom s'y 
trouve. 

Et certes il suit Jésus, ne dit rien, mais l'on ne 
voit pas qu'il approuve, 

Jusqu'à ce qu'il s'avance, tout-à-coup (un peu 
avant que le calendrier soit fini), 

Et crie violemment aux autres : « Allons et 
mourons tous avec Lui ! » 

Mais, Seigneur, cependant pour moi c'est une 
grande chose que de mourir ! 

107 



CORON A BENIGNITATIS 

C'est une grande chose que d'être Votre Apôtre 
et cependant je suis prêt à consentir. 

Je suis prêt à croire ce que Vous dites, à la 
condition que ce soit sûr, 

Je suis prêt terriblement à m'ouvrir si Vous 
savez porter dans ce cœur dur, 

Plus dur qu'une souche de chêne et qu'un bois 
serré de châtaignier, 

La hache et le coup si profond que le fer y 
reste enfoncé ! 

Et je veux bien mourir, mais c'est à la condition 

Que Vous mouriez le premier et que toute la 
Passion, 

Toute sans qu'il y manque rien soit consommée, 
et que de nouveau Vous soyez là, 

Ressuscité de la tombe, et que Vous médisiez : 
Thomas ! 

Je veux bien Vous croire, Seigneur, et faire ce 
que Vous voulez, 

Si Vous souffrez que je sois un moment dans 
les trous de Vos mains et de Vos pieds. 

Et je dirai que c'est Vous et que Vous êtes 
mon Dieu et mon Seigneur, 

Si Vous me laissez Vous toucher et mettre la 
main dans Votre cœur ! 



ANNI DEI 



SAINT JEAN-L'ÉVANGÉLISTE 



Jean qu'on chargeait toujours d'interroger le 
Seigneur dans les cas difficiles 

Parce qu'il était le plus jeune et que Jésus 
l'aimait, — grave et tranquille, 

L'étole au flanc comme un prêtre qui va être 
consacré, 

hcoute le Fils de Dieu qui prie et qui parle 
avec solennité. 

C'est l'Institution de la Messe avant la consom- 
mation de la Croix. 

Jean a reçu l'Azyme, il accepte le calice et il 
boit. 

Il boit jusqu'au fond son ami, il boit son maître, 
il boit son Dieu ! 

Il boit l'âme et le corps, il boit le sang divin et 
ferme les yeux. 

109 



CORON A BENIGNITATIS 

C'est ainsi que notre cœur s'ouvre et quelqu'un 
enfin y pénètre, 

Voici Jésus avec Jean, voici Dieu dans son 
pouvoir, il est prêtre, 

Mon Dieu, voici le simple Jean pour que Vous 
soyez un seul avec lui! 

Il n'est point de plus grand amour que de 
mourir pour son ami. 

Il n'est échange si profond que celui d'une 
double préférence. 

Jean est avec Vous sacrifice et consomme sous 
les deux apparences. 

Ce Jésus sensible à sa droite, le même qui est 
le Seigneur, 

Il vient tout entier de Le boire et sait ce qu'il 
y a dans Son cœur. 

Il sait ce qu'il y a dans Son cœur et que sa 
demeure y est prête. 

Il a trouvé son lieu à jamais et la place où 
poser sa tête. 



Maintenant Jean est très-vieux et il est tout 
blanc de barbe et de crinière, 

Et son visage aussi est si blanc qu'on dirait 
qu'il en sort de la lumière. 

1 10 



ANNI DEI 

On voit sur lui s'achever l'œuvre d'une étrange 
vieillesse, 

L'étrange éclat sur ce vieillard aux cils blancs 
du Séraphin qui commence, 

L'Aigle à demi déployé parmi les Six Ailes qui 
naissent ! 

Il ne dit que peu de choses et se prépare au 
silence. 

Jean, plus qu'apôtre le fils, et docteur du Verbe 
fait chair, 

Que Jésus sur le Golgotha substitua près de sa 
mère, 

Jean qui vit tout jusqu'à la fin et se tenait sur 
la raie 

Entre la terre et la mer pendant que le Septième 
Sceau se déchirait, 

Jean n'a plus qu'une parole pour nous et n'en 
ajoute aucune autre ! 

« Mes petits enfants, aimez-vous les uns les 
autres. » 

Il est tout blanc. C'est le soir. C'est Éphèse. Il 
est assis sous un pin. 

Une vieille petite perdrix dans son giron s'est 
blottie et lui donne des coups de bec sur la main. 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



IMAGES ET SIGNETS 
ENTRE LES FEUILLES 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



LE SOMBRE MAI 



Les Princesses aux yeux de chevreuil passaient 
A cheval sur le chemin entre les bois. 

Dans les forêts sombres chassaient 

Les meutes aux sourds abois. 



Dans les branches s'étaient pris leurs cheveux fins, 
Des feuilles étaient collées sur leurs visages. 
Elles écartaient les branches avec leurs mains, 
Elles regardaient autour avec des yeux sauvages. 



Reines des bois où chante l'oiseau du hêtre 
Et où traîne le jour livide, 
Levez vos yeux, levez vos têtes, 
Vos jeunes têtes humides ! 

115 



COR ON A BENIGNITATIS 

Hélas! je suis trop petit pour que vous m'aimiez, 
O mes amies, charmantes Princesses du soir ! 

Vous écoutiez le chant des ramiers, 

Vous me regardiez sans me voir. 



Courez! les abois des meutes s'élèvent! 

Et les lourds nuages roulent. 
Courez ! la poussière des routes s'élève ! 
Les sombres feuillées roulent. 



Le ruisseau est bien loin. Les troupeaux bêlent. 

Je cours, je pleure. 
Les nuages aux montagnes se mêlent. 

La pluie tombe sur les forêts de six heures. 

1887 



ANNI DEI 



TÉNÈBRES 



Je suis ici, l'autre est ailleurs, et le silence est 
terrible : 

Nous sommes des malheureux et Satan nous 
vanne dans son crible. 



Je souffre, et l'autre souffre, et il n'y a point 
de chemin 

Entre elle et moi, de l'autre à moi point de 
parole ni de main. 



Rien que la nuit qui est commune et incom- 
municable, 

La nuit où l'on ne fait point d'oeuvre et l'affreux 
amour impraticable. 

117 



COR ON A BENIGNITATIS 

Je prête l'oreille, et je suis seul, et la terreur 
m'envahit. 

J'entends la ressemblance de sa voix et le son 
d'un cri. 



J'entends un faible vent et mes cheveux se 
lèvent sur ma tête. 

Sauvez-la du danger de la mort et de 4a gueule 
de la Bête! 

Voici de nouveau le goût de la mort entre mes 
dents, 

La tranchée, l'envie de vomir et le retourne- 
ment. 



J'ai été seul dans le pressoir, j'ai foulé le raisin 
dans mon délire, 

Cette nuit où je marchais d'un mur à l'autre 
en éclatant de rire. 



Celui qui a fait les yeux, sans yeux est-ce qu'il 
ne me verra pas? 

Celui qui a fait les oreilles, est-ce qu'il ne 
m'entendra pas sans oreilles? 

118 



ANNI DEI 

Je sais que là où le péché abonde, là Votre 
miséricorde surabonde. 

Il faut prier, car c'est l'heure du Prince du 
monde. 

1905 



COR ON A BENIGNITATIS 



OBSESSION 



Je Vous ai assiégé, ô Dieu de la Promesse, 
ô Dieu d'Abraham et de Sem, 

Comme Ezéchiel assiégeait cette tuile qui 
représentait Jérusalem. 

J'ai creusé le fossé, j'ai établi la circonval- 
Iation 

Depuis la sortie du Nord jusqu'à la tour de 
David, et je suis assis devant Ophel et devant Sion. 

Là Vous êtes enfermé avec tous Vos Saints et 
tous Vos Anges, 

Vous avez Vos provisions d'huile et de vin et 
assez d'eau et de blé dans Vos citernes et dans 
Vos granges. 

120 



a n[n;i d e i 

Je suis debout à toutes les issues, j'arrête Votre 
quadrige avec mon corps, 

Je suis assis devant Jérusalem et mon cœur 
veille quand je dors. 

Aucun de Vos saints ne peut sortir et aucune 
de Vos Trois Personnes. 

Je suis Votre créature, ô Vous qui avez dit que 
Vos œuvres sont bonnes. 

Ma douleur est l'enceinte sans défaut d'où 
Vous ne pouvez sortir. 

Mon amour est devant Vos pieds le fossé que 
Vous ne pouvez franchir. 

Ce qui ouvre le mur de Dieu ce n'est point la 
lance, 

Mais le cri d'un cœur affligé, car le royaume 
de Dieu souffre violence. 

1905 



COR ON A BENIGNITATIS 



CHANSON D'AUTOMNE 



Dans la lumière éclatante d'automne 

Nous partîmes le matin. 
La magnificence de l'automne 

Tonne dans le ciel lointain. 

Le matin qui fut toute la journée, 
Toute la journée d'argent pur, 

Et l'air de l'or jusqu'à l'heure où Dionée 
Montre sa corne dans l'azur. 



Toute la journée qui était d'argent vierge, 
Et la forêt comme un grand ange en or. 

Et comme un ange bordé de rouge avec arbre 
comme un cierge clair 

Brûlant feu sur flamme, or sur or 1 

122 



ANNI DEI 

O l'odeur de la forêt qui meurt, la sentir ! 
O l'odeur de la fumée, la sentir ! et de sang vif 
à la mort mêlée ! 

O l'immense suspens sec de l'or par la rose du 
jour clair en fleur ! 

O couleur de la giroflée ! 



Et qui s'est tu, et qui éclate, et qui s'étouffe, 
et reprend corps, 

J'entends au cœur de la forêt finie, 
Et qui reprend, et qui s'enroue, et qui se pro- 
longe, plus sombre, 

L'appel inaccessible du cor. 



L'appel sombre du cor inconsolable 
A cause du temps qui n'est plus, 

Qui n'est plus à cause de ce seul jour admirable 
Par qui la chose n'est plus. 



Qui fut une fois, hélas ! 
Une fois et qui ne sera plus : 

A cause de l'or que voici, 
A cause de tout l'or irréparable, 

123 



COR ON A BENIGNITATIS 

A cause du soir que voici ! 
A cause de la nuit que voici, 
A cause de la lune et de la Grande-Ourse que 
voici. 

1887 
1905 



ANNI DEI 



BALLADE 



Nous sommes partis bien des fois déjà, mais 
cette fois-ci est la bonne. 

Adieu, vous tous à qui nous sommes chers, le 
train qui doit nous prendre n'attend pas. 

Nous avons répété cette scène bien des fois, 
mais cette fois-ci est la bonne. 

Pensiez-vous donc que je ne puis être séparé 
de vous pour de bon? alors vous voyez que ce 
n'est pas le cas. 

Adieu, mère. Pourquoi pleurer comme ceux 
qui ont une espérance? 

Les choses qui ne peuvent être autrement ne 
valent pas une larme de nous. 

Ne savez-vous pas que je suis une ombre qui 
passe, vous-même ombre et apparence? 
Nous ne reviendrons plus vers vous. 

125 



CORON A BENIGNITATIS 

Et nous laissons toutes les femmes derrière nous, 
les vraies épouses, et les autres, et les fiancées. 

C'est fini de l'embarras des femmes et des 
gosses, nous voilà tout seuls et légers. 

Pourtant à ce dernier moment encore, à cette 
heure solennelle et ombragée, 

Laisse-moi voir ton visage encore, avant que 
je sois le mort et l'étranger, 

Avant que dans un petit moment je ne sois 
plus, laisse-moi voir ton visage encore! avant 
qu'il soit à un autre. 

Du moins prends bien soin où tu seras de 
l'enfant, l'enfant qui nous était né de nous, 

De l'enfant qui est ma chair et mon âme et qui 
donnera le nom de père à un autre. 

Nous ne reviendrons plus vers vous. 



Adieu, amis! Nous arrivions de trop loin pour 
mériter votre croyance. 

Seulement un peu d'amusement et d'effroi. 
Mais voici le pays jamais quitté qui est familier 
et rassurant. 

Il faut garder notre connaissance pour nous, 
comprenant, comme une chose donnée dont l'on 
a d'un coup jouissance, 

126 



ANNI DEI 

L'inutilité de l'homme pour l'homme et le mort 
en celui qui se croit vivant. 

Tu demeures avec nous, certaine connaissance, 
possession dévorante et inutile ! 

« L'art, la science, la vie libre »,... — ô frères, 
qu'y a-t-il entre vous et nous? 

Laissez-moi seulement m'en aller, que ne me 
laissiez-vous tranquille? 

Nous ne reviendrons plus vers vous. 



ENVOI 

Vous restez tous, et nous sommes à bord, et 
la planche entre nous est retirée. 

Il n'y a plus qu'un peu de fumée dans le ciel, 
vous ne nous reverrez plus avec vous. 

Il n'y a plus que le soleil éternel de Dieu sur 
les eaux qu'il a créées. 

Nous ne reviendrons plus vers vous. 



1906 



CORON A BENIGNITATIS 



CHARLES-LOUIS PHILIPPE 



« On m'attend. Rien ne sert de tarder. 
Adieu! » 

Je le vois qui met la main sur la porte avec un 
sourire douloureux, 

Il ouvre — (comme un autre jadis) — la porte 
et la referme sur lui en silence. 

Le voici qui se passe de nous, nous passons 
hors de sa connaissance. 

« Où je suis vous n'êtes pas là et ma mère ne 
m'a point servi. 

Voici la mort, déjà, qui est nécessaire plus que 
la vie, 

La main qui finit tout avec moi et qui ne me 
laissera plus seul. 

Que cette main dans la mienne est chaude et 
que cette haleine est ardente ! 

128 



ANNI DEI 

Épouse de peu de moments, que tu es étroite 
et urgente ! 

Ce que nous avons à nous dire, nous nous le 
dirons seul à seul. 

Parle clair ! car cette heure est dure et je t'écoute 
à la sueur de mon front. 

Parle vite ! car la chair est faible et l'esprit est 
prompt. » 



Philippe est mort qui était seul et pauvre et 
petit. 

« Et toi du moins n'avais-tu rien à me dire? 
pourquoi me laisses-tu partir ainsi ? » 

Noël 1909. 



COR ON A BENIGNITATIS 



STRASBOURG 



A M. le D r Bûcher. 

La Cathédrale, toute rose entre les feuilles 
d'avril, comme un être que le sang anime, à 
demi humain, 

Le grand Ange rose de Strasbourg qui est 
debout entre les Vosges et le Rhin, 

Contient bien des mystères dans son livre et 
des choses qui ne sont pas racontées 

Pour l'enfant qui vers ce frère géant lève les 
yeux avec bonne volonté. 

Salut, Mères de la France là-bas, Paris et 
Chartres et Rouen, 

Grandes Maries toutes usées et chenues, ô 
Mères toutes noires de temps! 

Mais qu'il est jeune! qu'il est droit! comme il 
tient fièrement sa lance ! 

130 



ANNI D El 

Qu'il fait de plaisir à voir dans le soleil, plein 
de menaces et d'élégance, 

Tel que le bon écuyer qui soutient son maître 
face-à-face, 

L'Ange de Strasbourg en fleur, rose comme 
une fille d'Alsace ! 

Dieu n'a point fermé les yeux de la mère pour 
qu'elle ignore 

Ce Fils mystérieux au-dessus d'elle et ce grand 
laurier dans l'aurore ! 

C'est aussi présent que moi ! c'est de la pierre ! 
c'est aussi sain, 

Aussi neuf, aussi vivant, aussi dru que la rose 
de ce matin, 

Ce qui de toutes parts à moi s'ouvre et m'ac- 
cueille, et qui enfin 

M'immerge, profond et divers, quand j'ai fran- 
chi le portail, 

Asile comme le sein des mers, aussi vermeil 
que le corail ! 

De quel soleil au dehors ces feux sont-ils le 
reflet ? 

Comme la voix en dix mille syllabes qui devient 
un seul grand poëme diapré, 

Le jour, en ce silence hors du monde pour y 
pénétrer, 

131 



CORON A BENIGNITATIS 

Raconte à travers les vitraux tous les siècles, 
toute l'histoire profane et sacrée. 

Les deux testaments sont ici, la double table de 
pierre. 

Dieu est ici, et non seulement Dieu le Fils, 
mais Dieu le Père. 

Quatre piliers, quatre colosses comme des arbres 
sont ses témoins 

Dans la fosse fortifiée qui garde le Saint des 
Saints. 

Quelqu'un est là, écoutant toute la vie et le cri 
que fait le sang d'Abel, 

Dans le silence et le temps, aveugle comme 
Samuel ! 

Le Père et le Fils qu'il engendre et l'Esprit qui 
En fait procession, 

Résident là, c'est là ! dans le mystère de la 
Circuminsession, 

Cependant qu'un rayon suave et lent indique 

L'heure fausse que contredit le grand Coq 
astronomique. 

Dieu est présent, et avec lui toute l'Eglise dans 
l'église, 

Tout le passé, mais autant que les histoires 
précises, 

132 



ANNI DEI 

Autant que les Prophètes et les Vertus et le 
séducteur de la Parabole, 

Qui avec un doux souris à reculons entraîne 
son troupeau de Vierges folles, 

M'attirent ces débris, et ces têtes sans corps, et 
la notice 

Sur une pierre déchue : ERWIN MAGISTER 
OPERIS, 

Et ces Longs Hommes tout travaillés par le 
temps, qu'on a retirés du Ciel, 

Comme un plongeur à grands coups de talons 
de la mer extrait un mort plein de sel. 

Qui n'a senti quelquefois, dans les tristes après- 
midi d'été, 

Quelque chose vers nous languir comme une 
rose desséchée? 

Ah ! de ceux ou de celles-là que nous étions 
faits pour comprendre et pour aimer, 

Ce n'est pas la distance seulement, c'est le 
temps qui nous tient séparés, 

L'irréparable temps, la distance qui efface le 
nom et le visage : 

Un regard seul pour nous seuls survit et tra- 
verse tous les âges ! 

Dangereuse Nymphe d'autrefois ! ah, qu'on lui 
bande les yeux, 

«33 



CORON A BENIGNITATIS 

Qu'on l'attache fortement à la porte du Saint- 
Lieu, 

Comme cette figure sous le porche latéral qu'on 
appelle la Synagogue ! 

Ah, qu'on lui rompe ce long dard pour notre 
perte, analogue 

A l'aiguillon même de la mort dont l'Apôtre 
nous a parlé, 

La grande femme folle et vague avec son visage 
de fée ! 

Plus vaine que l'eau qui fuit, plus que le Rhin 
flexueuse, 

Elle ne laisse point tomber son arme tortueuse, 

Et montre, les yeux bandés, sa charte où il n'y 
a rien écrit. 

Mais de l'autre côté de la Porte est debout avec 
mépris, 

Sans relâche la tenant sous ses yeux froids qui 
sont faits pour voir, 

L'Église sans aucuns rêves qui ne pense qu'à 
son devoir, 

L'Église qui est appuyée sur la croix et non ce 
jonc illusoire, 

Héritière des jours passés, forte maîtresse d'au- 
jourd'hui : 

Et antiquwn documentum novo cedat ritui. 

•34 



ANNI DEI 



Nous, dédaignant le jour d'hier, réjouissons- 
nous dans le matin d'avril ! 

Laborieux présent, auteur des tâches difficiles, 

Moins tu nous laisses d'avenir, plus le passé 
fut cruel, 

Plus grande en nous la douceur amère des 
choses réelles ! 

Plus l'œuvre est dure et plus elle est honorable 
pour nous. 

Que le printemps est beau, cette année! et 
qu'il est doux 

De voir peu à peu dans le brouillard se découvrir 
et se dresser 

L'Ange de Strasbourg éternel, rose comme une 
fiancée ! 

1913 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINTE ODILE 

A M" e Eisa Kœberlè. 

« Et naturellement vous dites que je ne l'ai pas 
aimée? » dit le Père. 

« Mais croyez-vous aussi qu'il fût agréable pour 
un pauvre diable de militaire, 

« Avec les nécessités de la politique et par des 
temps aussi durs, 

« Quand on s'est donné tant de mal et que les 
choses prennent enfin tournure, 

« D'avoir chez soi tout le temps ces deux yeux 
qui me regardaient? 

« Pas une bonne femme qui ne sache qu'à sa 
naissance, il est vrai, 

« J'ai voulu la faire tuer à cause de ces mêmes 
yeux aveugles. 

« Mais l'Evêque, en me la rapportant qui voyait, 
nous a remis dans la règle tous les deux, 

136 



ANNI DEI 

« La sienne étant de me regarder et la mienne 
évidemment de la faire souffrir. 

« Et celui qui prétend que je ne l'aimais pas, je 
n'ai pas autre chose à lui dire, 

« Sinon qu'il est une grosse bête et ne connaît 
pas les gens de mon pays. 

« Ah, pour être une sainte, elle n'a pas eu besoin 
d'autres péchés et ceux de son père lui ont suffi ! 

« Elle n'a pas eu à chercher son pain ailleurs, 
ni sa peine, et je lui en donnais assez. 

« Et pourtant elle était ma grande fille chérie 
et je ne pouvais m'en passer, 

« Ma grande Odile au visage si doux, avec des 
petits points de rouille, 

« Ma fille d'Alsace en or, chargée de soie 
comme une quenouille ! 

« C'est pourquoi vous qui venez la voir sur la 
montagne en la maison que je lui ai donnée, 

« Le meilleur de mes châteaux dans la Vosge, 
qui est clos et remparé 

« D'un tel mur, fait par les gens de chez nous, 
qu'on n'en trouve nulle part ailleurs, 

« Songez à moi qui pour plus tard ici plantai 
cette source de pleurs ! 

« C'est moi qui, pour que fût toujours sous ces 
yeux miraculeusement ouverts 

137 



CORON A BENIGNITATIS 

« Ce pays que nous avons fait ensemble, elle et 
moi, et qui est à jamais son douaire, 

« Plantai ici mon enfant vénérable et cette fille 
de mon sang. 

« C'est pourquoi vous tous qui venez ici de- 
mander la guérison de vos yeux souffrants, 

« Vous tous, les obscurcis d'en bas, tout le 
peuple clopin-clopant, 

« Batteurs de blé, batteurs de fer, cantonniers 
et joueurs de clarinette, 

« Porte-besaces, porte-bâtons, porte-bandeaux 
et porte-lunettes, 

« Enfants que l'on conduit par la main, tristes 
bureaucrates à visière, 

\< Vieilles sœurs des hôpitaux, soldats de la 
Légion Étrangère, 

« Vous qui montez en chantant vers Odile 
entre les sapins, 

« Songez que c'est tout de même à moi que 
sont la maison et le jardin : 

« Si Odile vous donne son eau, moi je vous 
donne de mon vin. 

« (Précisément ce bon chrétien sans eau, ce 
même petit vin de Ribeauvillé, 

« Que l'on ne peut garder longtemps en tonneau 
et qui se boit comme du lait.) 

138 



ANNI DEI 

« Et vous, jeunes filles de France, qui descendez 
à grand bruit dans le crépuscule, 

« Priez pour le barbare Euticon dont le nom 
est si ridicule ! 

1913 



CORON A BENIGNITATIS 



IMAGES SAINTES DE BOHÊME 

I 

SAINT WENCESLAS 
ROI ET MARTYR 

A Zdenka Braunerova. 

Ni le coup sauvage du païen, ni la rage des 
hérétiques, 

Ni les traîtres, ni les savants, ni les gens de la 
politique, 

Ni ceux qui sur le seuil solennel où pend le 
corps assassiné 

Ramassèrent le globe d'or et la couronne qui 
était tombée, 

Ni le peuple orphelin qui l'oublie, ne sont 
efficaces 

A détacher de la porte du ciel le magnifique 
Wenceslas, 

140 



ANNI DEI 

A séparer de l'Eglise et de la porte de 
Dieu 

Le poing royal qui la tient par l'anneau et par 
le milieu. 

Main enracinée du martyr à qui tout le corps 
est suspendu, 

Atteste la Porte au troupeau qui est épars et 
perdu ! 

D'autres ont acquis par l'or, d'autres ont façonné 
par le fer, 

D'autres ont hérité, et d'autres ont épousé, leur 
terre. 

Mais la Bohême a bu son souverain : pas un 
champ 

Qui ne soit abreuvé de sa chair et pénétré de 
son sang, 

Pas un cœur qui du Roi répandu n'ait reçu la 
couleur indélébile! 

Après la moisson d'un jour, après l'œuvre du 
jour servile, 

Ressort sur l'écu de l'Europe et témoigne de 
nouveau, 

Où est le centre de l'Europe, où est le nœud 
de ses eaux, 

Ressort encore, éclate encore et vit, et refleurit, 
et reparaît de nouveau, 

141 



CORON A BENIGNITATIS 

Témoigne encore, immortellement nouvelle et 
toujours fraîche, 

La tache que fait le sang de Saint Wenceslas 
sur la neige ! 

Tiens bon, Tchèque obstiné ! ne lâche point 
l'Anneau, Wenceslas ! 

Prie vertigineusement dans le ciel pour le grand 
désert de blé tout en bas, 

Avec ses dures petites vallées soudain et ses 
larges étangs dormants, 

Pour la Bohême qui est assise entre ses Quatre 
Forêts et qui attend ; 

Pour les hommes ardents et fourbes et pour les 
grosses femmes aux yeux bleus, 

Pour le désert de blé immense et platitudi- 
neux ! 

Tout est plat, mais l'on voit tout seul sur le 
ciel un long clocher comme une fleur d'oignon, 

Et (loin de la ligne noire des sapins) une mare 
avec l'auberge et trois maisons, 

Où commence par une croix de bois la route 
qui mène jusqu'à Dieu, 

Bordée de tristes petits pommiers qui s'en vont 
indéfiniment deux par deux. 



142 



ANNI DEI 

II 

SAINTE LUDMILLA 
REINE ET MARTYRE 

Tout ce qui est voilé, tout ce qui est sans visage 
et sans attrait, 

L'épouse qui n'a pas d'amies, la mère timide et 
qui se tait, 

Dont le cœur profond quelquefois ne se décou- 
vre qu'à son fils, 

Tout ce qui a donné beaucoup et qui est fait 
pour le fruit, 

Tout ce qui a reçu beaucoup et qui est plein 
jusqu'aux bords, 

Tout ce qui sait beaucoup et ne livre rien au 
dehors, 

Tout ce qui, comme les grandes reines et les 
nonnes, 

Contient complètement son âme, a Ludmilla 
pour patronne. 

Elle ne quitte point son voile et meurt étouffée 

Sans aucun étonnement et sans s'être retournée. 

Le meurtrier, comme on secourt une femme 
qu'on voit faiblir, 

H3 



COR ON A BENIGNITATIS 

La tient étreinte, le temps qu'elle met à 
mourir, 

Et tout-à-coup, entre ses bras, se détache et se 
dénoue 

La lourde tresse blanche où brillent quelques 
fils roux. 



III 

SAINT JEAN NÉPOMUCÈNE 
MARTYR 

Là-bas, sous le vieux moulin, quelle est cette 
vague lumière? 

— C'est le corps de Jean l'entêté qu'on a jeté 
dans la rivière. — 

La lune délicieuse éclaire la nuit de Mai ! 

Cinq étoiles au ras de l'eau indiquent la place 
où il est. 

Il flotte, retenu par un pieu, et roule au gré du 
courant, 

Pour n'avoir pas voulu révéler au tyran 

Ce qu'une femme lui a dit au confessionnal. 

Les bras en croix, retenu par le surplis sacer- 
dotal, 

144 



ANNI DEI 

Il roule sur le dos, tout brillant dans l'eau 
rapide. 

Les grands nuages lents traversent le ciel splen- 
dide. 

Tout se donne à la nuit et tout croit à l'été ! 

C'est le milieu de Mai ! Là-haut dans le jardin 
du meunier. 

Un petit arbre tout blanc éclate dans le clair- 
de-lune. 

Les voix du quartier juif se taisent une à une. 

Une femme chante, puis se tait. Le dormeur 

Entend bien loin sur le pont la voix de son 
chien qui pleure. 

Ah, que le monde est loin maintenant ! A jamais 

Voici la vie enfin surmontée par la paix ! 

Plus puissant que jadis la cloche Sigismonde, 

L'astre étrange des nuits se mêle à l'eau qui 
gronde. 

De quels flots, ciel ou fleuve encore, est-il 
l'épave? 

On dirait qu'à leur bruit se mêlent des mots 
slaves, 

Comme d'une femme tout bas qui sanglote et 
qui murmure. 

Sa ville autour de lui, toit sur toit, mur à mur, 

Jusqu'au Château Royal s'étage vers l'azur. 

145 



CORON A BENIGNITATIS 

Il voit sur lui, Matière absorbée par la Forme, 
Du triple Ciel s'ouvrir les passages énormes, 
Et tout là-haut, central, immense et tout petit, 
Entre les bras du Père Éternel, Jésus-Christ. 



IV 

L'ENFANT JÉSUS DE PRAGUE 

Il neige. Le grand monde est mort sans doute. 

C'est décembre. 
Mais qu'il fait bon, mon Dieu, dans la petite 

chambre 1 

La cheminée emplie de charbons rougeoyants 

Colore le plafond d'un reflet somnolent, 

Et l'on n'entend que l'eau qui bout à petit 

bruit. 

Là-haut, sur l'étagère, au-dessus des deux lits, 
Sous son globe de verre, couronne en tête, 
L'une des mains tenant le monde, l'autre prête 
A couvrir ces petits qui se confient à elle, 
Tout aimable dans sa grande robe solennelle 
Et magnifique sous cet énorme chapeau jaune, 
L'Enfant Jésus de Prague règne et trône. 
Il est tout seul devant le foyer qui l'éclairé 

146 



ANNI DEI 

Comme l'hostie cachée au fond du sanctuaire, 
L'Enfant-Dieu jusqu'au jour garde ses petits 

frères. 

Inentendue comme le souffle qui s'exhale, 
L'existence éternelle emplit la chambre, égale 
A toutes ces pauvres choses innocentes et 

naïves ! 
Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrive. 
On peut dormir, Jésus, notre frère, est ici. 
Il est à nous, et toutes ces bonnes choses aussi : 
La poupée merveilleuse, et le cheval de bois, 
Et le mouton, sont là, dans ce coin tous les 

trois. 

Et nous dormons, mais toutes ces bonnes choses 

sont à nous ! 
Les rideaux sont tirés... Là-bas, on ne sait où, 
Dans la neige et la nuit sonne une espèce 

d'heure. 

L'enfant dans son lit chaud comprend avec 

bonheur 

Qu'il dort et que quelqu'un qui l'aime bien 

est là, 
S'agite un peu, murmure vaguement, sort le 

bras, 

Essaye de se réveiller et ne peut pas. 



COR ON A BENIGNITATIS 



LE JOUR DES CADEAUX 



C'est vrai que Vos Saints ont tout pris, mais il 
me reste mes péchés ! 

Quand je serai sur mon lit de mort, Seigneur, 
fort jaune et bien mal rasé, 

Quand je repasserai ma vie et ferai mon examen 
général, 

Je suis riche ! et si le bien est rare, il me reste 
tout le mal. 

Je n'ai pas mis un jour à Vous préparer, Seigneur, 
de quoi me pardonner. 

Ce n'est dans aucun mérite que je m'assure, 
mais dans mes péchés. 

Chaque jour a le sien, les voici, et j'en sais le 
compte comme un avare. 

S'il Vous faut des vierges, Seigneur, s'il Vous 
faut des braves sous Vos étendards, 

148 



ANNI DEI 

S'il y a des gens à qui, pour être chrétiens, les 
paroles n'aient pas suffi, 

Et qui aient su que s'il est beau de Vous suivre, 
c'est qu'il y va de la vie, 

Voici Dominique et François, Seigneur, voici 
Saint Laurent et Sainte Cécile ! 

Mais si Vous aviez besoin par hasard d'un 
paresseux et d'un imbécile, 

S'il Vous fallait un orgueilleux et un lâche, s'il 
Vous fallait un ingrat et un impur, 

Un homme dont le cœur fût fermé et dont le 
visage fût dur, 

Et tout de même ce n'est pas les justes que Vous 
êtes venu sauver mais ceux-là, 

Quand Vous en manqueriez partout, il Vous 
restera toujours moi ! 

— Et puis il n'est homme si vulgaire qui ne 
Vous ait gardé quelque chose de nouveau, 

Et qui n'ait fabriqué pour Vous, en dehors de 
ses heures de bureau, 

Espérant que l'idée un jour Vous viendra de le 
lui demander, 

Et que peut-être ça Vous plaira, quelque chose 
d'affreux et de compliqué, 

Où il a mis tout son cœur et qui ne sert à quoi 
que ce soit. 

149 



CORON A BENIGNITATIS 

Ainsi ma petite fille, le jour de ma fête, qui 
s'avance avec embarras, 

Et qui m'offre, le cœur gonflé d'orgueil et de 
timidité, 

Un magnifique petit canard, oeuvre de ses mains, 
pour y mettre des épingles en laine rouge et en 
fil doré. 



ANN1 DEI 



LA DEUXIÈME PARTIE 
DE L'ANNÉE 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



LA VISITATION 



Le prêtre Zacharie d'Hébron, père de Jean, 
était une espèce de pope ou comme l'un de nos 
curés, 

Car les prêtres dans ce temps-là avaient la 
permission de se marier. 

Et sans doute aussi qu'il avait un petit jardin 
derrière son presbytère, 

Tout plein de ces fleurs qui ont une odeur très 
forte, spéciales aux jours caniculaires. 

C'est là que Marie, abiens in montana, est allée 
voir sa sœur Elisabeth. 

Elle, la regarde, et dit : Ah ! Elle dit : Ah ! 
seulement et baisse la tête, 

Car elle a tout compris d'un seul coup, son sein 
a profondément tressailli, 

'53 



CORON A BENIGNITATIS 

Et joignant ses deux mains de pauvre femme, 
elle dit bien bas : Unde hoc mihi ? 

Et il me semble aussi que je suis là, qui regarde 
tout. 

Et je vois les coins de la pauvre bouche qui 
tremblent et les larmes qui apparaissent tout-à- 
coup, 

Ces larmes profondes des gens qui ne sont 
plus jeunes, d'un cœur qui manque et qui 
s'anéantit, 

Et cette grimace que l'on fait quand on pleure 
comme quelqu'un qui rit. 

Elle pleure, mais la joie incommensurable est 
dans ses yeux. 

La mère de Saint Jean-Baptiste regarde la mère 
de mon Dieu ! 

O bienheureuse Elisabeth, qui vis Marie dans 
le premier Stabat, 

La Sagesse éternelle de Dieu récitant le 
Magnificat! 

Ah, puissions-nous, comme vous ce soir-là dans 
le petit jardin judaïque, 

Refaire cette promenade pas à pas que font tous 
les fidèles catholiques, 

Et quand nous avons bien ouvert notre cœur 
coupable et que nous avons tout dit, 

154 



ANNI DEI 

Sentir dans notre main qui tremble les doigts 
de notre mère Marie ! 



« Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le 
Seigneur est avec vous, vous êtes bénie. » 



CORON A BENIGNITATIS 



LA TRANSFIGURATION 



Montons au Thabor avec Lui : Jésus est mûr. 

L'hostie va être un instant élevée, voici le 
centre des Saints Mystères. 

L'homme parfait dans le Christ atteint sa parfaite 
figure, 

Et ses pieds comme d'eux-mêmes se séparent 
de la terre. 



Le grain est dur, la grappe est grosse, c'est l'été. 

Les temps sont venus que Dieu enfin couronne 
Sa création tout entière. 

L'homme est l'animal parfait, Jésus est l'homme 
consommé, 

Toute forme vivante en lui atteint son suprême 
exemplaire. 

i 5 6 



ANNI DEI 

Ce qui est vêtement devient comme de la neige, 
ce qui est chair brille comme de la lumière. 

La Loi et les Prophètes aussitôt apparaissent en 
sa présence, 

Comme l'iris où ne manque pas le soleil, et le 
Fils quand voici le Père : 

« Tu es mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis ma 
complaisance. » 



Lisons-nous qu'à ce moment notre frère nous 
ait été changé? 

Son visage, ses yeux, — son cœur; — ses pieds 
que nous avons touchés? 

Rien n'est changé dans le Christ, mais tout est 
transfiguré, 

La figure pleinement répond à la chose figurée. 



C'est nous-mêmes pour toujours! C'est notre 
corps même et c'est notre mesure! 

C'est le fils de Marie et de Joseph, et c'est 

Où bat ce cœur en qui un seul Jésus est fait 
d'une double nature 

La Deuxième Personne de la Trinité qui dit au 
Père ce qu'il est. 

'57 



COR ON A BENIGNITATIS 

O paroxysme avec Dieu de la parole sur le 
Thabor ! 

Un seul instant et ce qui passe avec Jésus a 
passé, 

L'homme naturellement passe à son auteur sans 
la mort, 

Un seul instant, et l'homme passe à ce qui n'a 
pas commencé ! 

Silence et vaste abandon de la terre qui est 
quitte et dépouillée ! 

Et soleil fixe au ciel de ce dur jour où je suis 
né. 

O petit astre créateur, terrible à la chair créée, 

Lorsque tout le ciel et la terre se montrent en 
leur évidente vacuité ! 

Que m'importent la terre et le monde, et tout 
ce remplissage de fables? 

Quand Dieu est là et que je suis spéculateur 
du fait. 

Je sais que ce n'est point ma nuit, c'est le Jour 
qui est véritable, 

C'est l'infirme soleil en moi qui veut naître de 
ce qui est. 



ANNI DEI 



CHANT DE LA SAINT-LOUIS 



Les mailles du filet sont dissoutes et le filet 
lui-même a disparu. 

Le filet où j'étais retenu s'est ouvert et je n'y 
suis plus. 



Je n'ai plus pour prison que Dieu et la couleur 
sublime de la terre. 

C'est toujours la même moisson et c'est le 
même désert. 



Aucun chemin n'y conduit, il n'y a pas de carte 
de la contrée, 

Mais le travail à la même place dans la boue, 
dans la pluie et dans la durée. 

159 



CORON A BENIGNITATIS 

Aucun chemin n'y conduit, mais le temps et la 
foi dans le mois d'août. 

Et nous n'avons point changé de place, la voici 
radieuse autour de nous. 



Bénis soient l'entrave jusqu'ici et les liens qui 
me tenaient lié ! 

Il les fallait forts et sûrs avant que la prison 
soit arrivée. 

Ma prison est la plus grande lumière et la plus 
grande chaleur, 

La vision de la terre au mois d'août, qui exclut 
toute possibilité d'être ailleurs. 

Comment aurais-je du passé souci, du futur 
aucun désir, 

Quand déjà la chose qui m'entoure est telle que 
je n'y puis suffire? 

Comment penserais-je à moi-même, à ce qui 
me manque ou m'attend, 

Quand Dieu ici même hors de moi est tellement 
plus intéressant? 

160 



ANNI DEI 

Ce champ où je suis est de l'or, et là-bas au- 
dessus des chaumes, 

Cette ineffable couleur rose est la terre même 
des hommes ! 

La terre même un instant a pris la couleur de 
l'éternité, 

La couleur de Dieu avec nous et toutes les 
tribus humaines y sont campées. 

Ineffable couleur de rose et les multitudes 
humaines y sont vivantes ! 

Une mer d'or et de feu entoure nos postes et 
nos tentes. 

C'est le jour de la Saint Louis, Confesseur et 
Roi de France. 

Je tiens l'étoffe de son manteau dans mes 
doigts, les gros épis rugueux de blé qui en forment 
la ganse. 

De toutes parts je vois les meules qu'on bâtit 
et les rangs de gerbes entassées, 

Et les profondes fumées grelottantes des avoines 
qui ne sont pas coupées. 

161 h 



CORONA BENIGNITATIS 

L'étoffe est d'or et la bordure est de velours 
bleu presque noir, 

Comme la double forêt qui était autour de 
Senlis hier soir. 

Quelle tristesse peut-il y avoir quand chaque 
année le même mois d'août est fatal? 

La tristesse n'est que d'un moment, la joie est 
supérieure et finale. 

La lumière a tout gagné peu à peu et la nuit 
est exterminée. 

De grosses compagnies de perdreaux sous mes 
pas éclatent sur la terre illuminée. 

Je sais et je vois de mes yeux une chose qui 
n'est pas mensongère. 

Je suis libre et ma prison autour de moi est la 
lumière! 

La terre rit et sait et rit et se cache dans le blé 
et dans la lumière ! 

Pour garder le secret que nous savons, ce n'est 
pas assez que de se taire ! 

1913 



ANNI DEI 



HYMNE DES SAINTS ANGES 

A Gabriel Fri^eau. 

Le Dieu fort, le Dieu des Armées, 
Qui, d'un seul mot disséminées, 
Créa toutes choses ensemble, 
Pour que toutes lui ressemblent, 
Même Béhémoth qui beugle, 
La bête qui ne le connaît pas, 
Les hommes qui ne l'aiment pas, 
Les semences d'âmes sans yeux, 
Et par millions dans les cieux 
Les astres radieux et aveugles, 



Voulut aussi près de son cœur 
En deçà des choses visibles 
Se réserver pour serviteurs 
Les ordres inextinguibles 

16) 



COR ON A BENIGNITATIS 

D'êtres en qui tout fût esprit. 
Vision sans aucun mélange, 
Amour où ne préjudicie 
Rien d'extérieur et d'étrange. 
Ceux-là sont ses enfants chéris, 
C'est la Garde dans la Nuit, 
Le chœur mystérieux des Anges ! 



C'est une armée qui salue ! 
C'est un peuple dans l'Aurore ! 
C'est l'office, qui continue 
Vers le Père, ininterrompu 
De ceux-là qui étaient d'abord ! 
En présence de l'Unité 
C'est le Nombre qui adore ! 
C'est l'âme entièrement sonore 
Et de sa source indétachée 
Qui regarde la vérité. 
L'enfant fidèle et parfait 
Regarde celui qui l'a fait. 



Dieu qui, chacun par son nom, 
Connaît tous ses petits oiseaux, 
A rassemblé dans sa maison 

164 



ANNI DEI 

Qui est scellée de sept sceaux 
Ces grains ailés par millions 
Dont chacun diffère en espèce. 
Du Séraphin à l'Ange ils sont 
Les types et les promesses 
De toute la Création, 
Et dans l'fcternelle Sion 
La Préface de la Messe. 



Nul ne s'agenouille et ne prie, 
Nul ne donne raison à Dieu, 
Nul ne pleure et ne voit sa vie, 
Nul avec un cri douloureux 
Ne s'ouvre au Fils de Marie, 
Sans que son âme ensevelie 
Ne se pénètre peu à peu 
De l'aimable compagnie 
Des Anges délicieux : 
O éclosion de l'Ami ! 
Du frère spirituel, 
Du guide qui nous est choisi 
Pour nous communiquer le Ciel 
Et nous fondre à la hiérarchie 
De ceux-là dont il est dit 
Qu'ils ne prennent ni ne sont pris 

165 



CORON A BENIGNITATIS 

En mariage corporel ! 

Nul du Père n'est accueilli 

Qui n'est semblable à ses petits. 



Lorsque le soleil se lève, 

L'œuvre de la terre commence. 

Le champ propose, l'homme achève. 

Et quand il a fait son labour 

Le soleil reprend à son tour 

La moisson qui gagne accroissance 

De la nouvelle semence. 

Tel, une fois dans le sentier 

De l'étroite et longue science, 

Maladroit, chacun de nos pieds 

Suit, pas à pas, l'appel altier 

Des ailes de l'intelligence ! 

Et quand nous avons confessé 

Notre péché toujours le même, 

Nous entendons, toujours le même, 

Reconnaissance et soupir, 

L'aveu vers le Dieu de bonté 

Qui l'a fait pour ne point mourir 

De l'Ange participé. 



166 



ANNI DEI 

C'est pourquoi que nul ne méprise 
A cause qu'il ne la voit pas 
Cette main que Dieu a commise 
Pour tenir la nôtre ici-bas. 
Nulle route n'est si raide 
Qu'un Ange ne nous précède. 
Près de l'infirme et du vieux 
Se tient quelqu'un qui voit Dieu. 
Malheur à qui le scandalise ! 
L'innocent ne pardonne pas. 
Le Cœur obscur ne déçoit pas 
L'œil limpide qui le garde 
Du virginal compagnon 
Et rien ne fait attention, 
Comme un enfant qui regarde ! 



Quand entre la mort et la vie 
Dans l'agonie graduelle 
L'âme frémissante étudie 
L'amer commencement du Ciel, 
Ah ! puissions-nous, comme Tobie, 
Au jour de son pèlerinage, 
Quand il allait, modeste et sage, 
Vers la fille de Raguél, 
Voir un instant qui sourit 

167 



CORONA BENIGNITATIS 

Fièrement et nous appelle, 
Parmi les ombres épaissies 
De notre Mésopotamie, 
Compatissante et fidèle, 
La face de Raphaël ! 



ANNI DEI 



COMMÉMORATION DES FIDÈLES 
TRÉPASSÉS 



Commémoration du jour de la première péni- 
tence où Dieu se repentit de son ouvrage, 

A cause de l'homme à peine commençant qui 
fornique et prostitue son image, 

La semence de toutes les espèces est conservée 
dans l'Arche qui flotte à l'abri du naufrage 
Sur les eaux qui recouvrent la terre. 



Premier Novembre, commémoration du déluge 
dans l'obscurité et le brouillard qu'on peut couper 
comme du pain ! 

Mais à l'église le matin, fête double-majeure 
en or et en latin et Anniversaire de Tous-les- 
Saints, 

De tous les Saints sans qu'il en manque un seul 

169 



CORON A BENIGNITATIS 

dont le Ciel pour s'allumer a attendu que le nôtre 
fût éteint 

Dans l'inimaginable Mystère ! 

Au chœur, recension de tous les Saints jusqu'au 
dernier avant Midi, et le soir 

Intronisation de la mort à tous les murs, ex- 
haussement du pli funèbre dans le noir ! 

Entrée avec nous de tous les morts, la cloche 
sonne dans la pluie ! dont nous gardons ou non 
la mémoire, 

Commencement de la nuit. 



Commémoration de tous les morts, commen- 
cement de Tous-les-Fidèles-Trépassés, 

La lampe qu'on allume avec un frisson, glas des 
cloches dans la pluie glacée, pleur, 

Gêne, poids du péché mortel sur le coeur, et 
peur du Jugement dernier, 
Anticipation de l'agonie ! 

Je lis l'Office des Morts dans la nuit, et bientôt 
je serai mort aussi, et déjà le monde extérieur a 
disparu. 

170 



ANNI DEI 

Un brouillard aussi obscur, aussi cru que l'eau 
de mer, ensevelit le port et les rues. 

Il n'y a plus que moi de vivant dans la lampe, 
et sous moi serrées les eaux de ces grandes mul- 
titudes inentendues ' 

A qui je lis le Miserere ! 



Je suis vivant, et l'onde et le remuement sous 
moi de ces grandes multitudes pitoyables ! 

Je lis le Miserere à la mer sans bordure qui gît 
entre le ciel et le diable, 

Je lis et j'entends respirer, tout près dans 
l'éternité, sous moi battre la mer coupable, 
Le peuple qui ne peut plus mériter. 

Incapable de mériter et livré sans aucune défense 
à la Grâce ! 

L'âme sans habit et sans corps, exhibée à Dieu 
face à face, 

La mer toute nue qui bout et qui frit dans la 
vision et la glace 

D'un soleil de froid et de nuit ! 



1 Aquaî quas vidisti populi sunt et gentes et linguae. 

Apoc. XVII, 16. 

171 



CORON A BENIGNITATIS 

Dieu vérifié dans le soleil dur, le même qui sert 
à l'Enfer ! 

Mais la purgation est plus complète que le 
supplice, plus intime, plus aiguë et plus foncière. 

C'est autre chose à supporter que Dieu tout 
pur ! et la préparation à Lui-même est plus sévère 
Qu'il n'en faut pour choir en un puits. 



La lampe est basse et la nuit est comme un 
carré de drap noir par derrière, 

Non point la nuit qui est l'ombre du jour, mais 
le néant de toute lumière, 

Et je suis comme un prisonnier dont le tour 
est venu et qui sur le papier judiciaire suit d'avance 
pas à pas 

Sa sentence et son itinéraire. 



L'instant de la rupture effroyable et l'arrivée 
où les autres sont déjà ! 

La clémence qui a cessé et le Juge qui 
est là ! 

Et j'espère fermement que l'Enfer n'est pas pour 
moi, ni l'astre invisible d'en bas : 
Cependant c'est possible. 

172 



ANNI DEI 

Que l'Enfer pour le temps éternel soit possible 
et c'est assez ! 

Et je lis amèrement l'Office et l'essor coup sur 
coup de ses grandes ailes désespérées, 

Le psaume à longs cris vers par vers et l'obsé- 
cration entrecoupée 

Par les neuf Lectures terribles ! 



Car nous sommes peu de chose, ô mon Dieu, 
et nous savons bien que Vous êtes le plus fort, 

Vous nous interrogez, et quand on veut s'ex- 
pliquer, c'est tout de même nous qui avons 
tort, 

L'argument péniblement que nous avons essayé 

de mettre ensemble est interrompu par la mort. 

Cependant nous avions quelque chose à dire ! 



« Pourquoi Te dresses-Tu contre moi et penses- 
Tu que je suis Ton ennemi? 

Est-ce que Tu trouves digne de Toi de me 
suivre ainsi pas à pas et de me regarder ainsi? 

Épiant la chose que je vais faire, faisant atten- 
tion à ce que j'ai dit, 

Comme si c'était tout pour toujours ? 

*7.3 



CORON A BENIGNITATIS 

« Moi que Tu vois fuir comme une ombre et 
qui jamais ne demeure dans le même état ! 

Moi qui vais être détruit dans un moment 
comme un vêtement qui est mangé par les 
cancrelats ! 

Et je dis que je n'ai rien fait contre Toi, puis- 
que l'homme ne peut pas 

Sortir de Ta main qui l'entoure ! 



« Va, c'est vrai que je suis un homme et je sais 
bien que Tu es Dieu ! 

Et c'est vrai que mes péchés sont grands, je le 
sais, mais mon malheur est au-dessus d'eux ! 

Laisse-moi en repos un moment, éloigne-Toi 
de moi un peu 

Le temps que j'avale ma salive ! 



« Le Ciel et la Terre passeront, mais la souffrance 
de l'Innocent est inexpiable. 

Entends le cri de Tes petits qu'on tue et le 
silence de l'enfant qui n'est pas coupable, 

Qui meurt seul dans le désespoir final et dans 
des ténèbres ineffables, 

En attendant que Ton règne arrive ! 

"74 



ANNI DEI 

« Ça ne fait rien, ô mon Dieu, et je sais bien 
que ça n'est pas Votre faute ! 

C'est nous qui nous sommes fait l'Enfer des 
Sept Flammes de Votre Pentecôte ! 

Je sais que Vous n'y pouvez rien et Votre perte 
est aussi griève que la nôtre, 

Qui Vous privons de Vos enfants ! 



« Mais quand Vous auriez tort, je dirais encore 
que Vous avez raison, ô mon Père ! 

Avec l'éternité que Vous administrez, avec la 
damnation et l'enfer, 

Il est une chose, Dieu suprême, une que Vous 
ne pouvez pas faire, 

C'est d'empêcher que je Vous aime ! 



« Et quand Vous me damneriez, je dirais encore 
que c'est Vous qui êtes le meilleur. 

Il y a une chose que Vous ne pouvez pas em- 
pêcher, c'est que Vous soyez, Seigneur ! 

Et quand Vous me damneriez, je sais que Vous 
êtes mon Créateur ! 

Vous êtes mon Père tout de même ! » 



"75 



CORON A BENIGNITATIS 

La lampe file et tremble, et je suis seul, et ma 
lampe est bientôt éteinte. 

J'entends, détaché de tout, un seul coup dans 
le néant qui tinte, l'heure, 

Mais par delà la profondeur et le temps, par 
delà les ténèbres et la crainte, 

Je sais que mon Rédempteur vit ! 

Je crois que mon Rédempteur vit et que je le 
verrai à mon dernier jour ! 

Tu tendras la main droite à Ton œuvre et je 
Te tendrai la mienne à mon tour. 

Et je T'affronterai qui me regardes, avec cette 
espèce d'amour 

Propre à l'Homme que Tu fis ! 

J'écoute et j'entends tout-à-coup une sirène, 
puis trois ensemble, puis toutes, et tousser les 
rauques remorqueurs dans le brouillard. 

Du fond de l'espace sans nom et de tous les 
horizons du Purgatoire, 

C'est la mer comme au temps de Noé barre à 
barre qui monte, l'ébranlement là-bas et la tribu- 
lation dans le noir 

Des Eaux dont il n'est mémoire ou nombre ! 

176 



ANNI DEI 

Commémoration de la Mort qui est au-dessus 
de tous les horizons ! 

Commémoration de la mer qui est haute et qui, 
dans le recoin du havre le plus profond, 

Cogne et vient avertir que le premier bateau 
est parti et que ce n'est déjà plus le second 

Qui tousse et qui signale dans le brouillard ! 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINT FRANÇOIS-XAVIER 

A Francis Jammes 
pour sa fête. 

Après Alexandre le Grand et ce Bacchus dont 
parle la poésie, 

Voici François, le troisième, qui se met en route 
vers l'Asie, 

Sans phalange et sans éléphants, sans armes et 
sans armées, 

Et non plus roi dans le grand bond des chiens 
de guerre, et radieux, et couronné, 

Le plus haut parmi la haute paille de fer et le 
raisin d'Europe entre les doigts, 

Mais tout seul, et petit, et noir, et sale, et 
tenant fort la Croix ! 

Il s'est fait un grand silence sur la mer et le 
bateau vogue vers Satan. 

Déjà de ce seuil maudit il sort un souffle 
étouffant. 

178 



ANNI DEI 

Voici l'Enfer de toutes parts et ses peuples qui 
marchent sans bruit, 

Le Paradis de désespoir qui sent bon, et qui 
hurle et qui tape dans la nuit ! 

D'un côté l'Inde, et le Japon là-bas, et la Chine, 
et les grandes Iles putrides, 

L'Inde tendue vers en bas, fumante de bûchers 
et de pyramides, 

Dans le cri des animaux fossoyeurs et l'odeur 
de vache et de viande humaine, 

(Noire damnée dans ton bourreau convulsive 
fondue d'une soudure obscène, 

O secret de la torture et profondeur du blas- 
phème !) 

D'un côté les millions de l'Asie, l'hoirie du 
Prince de ce Monde, 

(Et le trois fois infâme Bouddha tout blanc 
sous la terre allongé comme un Ver immonde !) 

D'un côté l'Asie jusqu'au ciel et profonde 
jusqu'à l'Enfer ! 

(Il vient un souffle, il passe une risée sur la 
mer) — 

De l'autre ce bateau sur la mer un point noir ! 
et sur le pont 

Sans une pensée pour le port, sans un regard 
pour l'horizon, 

179 



CORON A BENIGNITATIS 

Un prêtre en gros bas troués à genoux devant 
le mât, 

Lisant l'Office du jour et la lettre de Loyola. 

Maintenant depuis Goa jusqu'à la Chine et 
depuis l'Ethiopie jusqu'au Japon, 

Il a ouvert la tranchée partout et tracé la 
circonvallation. 

Le diable n'est pas si large que Dieu, l'Enfer 
n'est pas si vaste que l'Amour, 

Et Jéricho après tout n'est pas si grande que 
l'on n'en fasse le tour. 

Il a reconnu tous les postes et levé l'enseigne 
obsidionale; 

Son corps pour l'éternité insulte à la porte 
principale. 

Il barre toutes les issues, il presse à toutes les 
entrées de Sodome ; 

L'immense Asie tout entière est cernée par ce 
petit homme. 

Plus pénétrant que la trompette et plus supé- 
rieur que le tonnerre, 

Il a cité la foule enfermée et proclamé la 
lumière. 

Voici la mort de la mort et l'arme au cœur de 
la Géhenne, 

180 



ANNI DEI 

La morsure au cœur de l'inerte Enfer pour qu'il 
crève et pourrisse sur lui-même ! 

François, capitaine de Dieu, a fini ses cara- 
vanes ; 

Il n'a plus de souliers à ses pieds et sa chair est 
plus usée que sa soutane. 

Il a fait ce qu'on lui avait dit de faire, non 
point tout, mais ce qu'il a pu : 

Qu'on le couche sur la terre, car il n'en peut 
plus. 

Et c'est vrai que c'est la Chine qui est là, et 
c'est vrai qu'il n'est pas dedans : 

Mais puisqu'il ne peut pas y entrer, il meurt 
devant. 

II s'étend, pose à côté de lui son bréviaire, 

Dit : Jésus ! pardonne à ses ennemis, fait sa 
prière, 

Et tranquille comme un soldat, les pieds joints 
et le corps droit, 

Ferme austèrement les yeux et se couvre du 
signe de la Croix. 



CORON A BENIGNITATIS 



SAINT NICOLAS 



Voici l'hiver tout-à-fait et Saint Nicolas qui 
marche entre les sapins 

Avec ses deux sacs sur son âne pleins de jou- 
joux pour les petits Lorrains. 

C'est fini de cet automne pourri. Voici la neige 
pour de bon. 

C'est fini de l'automne et de l'été et de toutes 
les saisons. 

(O tout cela qui n'était pas fini, et ce noir 
chemin macéré, hier, encore, 

Sous le bouleau déguenillé dans la brume et le 
grand chêne qui sent fort !) 

Tout est blanc. Tout est la même chose. Tout 
est immaculé. 

La terre du ciel a reçu sa robe super- 
imposée. 

182 



ANNI DEI 

Tout est annulé, mal et bien, tout est neuf et 
recommence de nouveau. 

L'absence de tout est en bas et les ténèbres sont 
en haut. 

Mais dans un monde blanc il n'y a que les 
Anges pour être à l'aise. 

Il n'y a pas un homme vivant dans tout le 
diocèse, 

Il n'y a pas une âme éveillée, pas un petit 
garçon qui respire, 

A l'heure où tu viens vers lui dans la nuit, 
puissant Évêque de Myre ! 



O pontife ganté dans la nuit ! Espérance des 
petits garçons 

Qui sont tellement braves depuis hier et qui 
savent depuis deux jours leurs leçons, 

Saint Nicolas à qui Dieu d'un seul pas a donné 
le pouvoir de tout changer, 

Et qui sais faire d'un seul coup de ce monde 
mal arrangé, 

Avec force étoiles naïves et pompons et pende- 
loques roses et bleues, 

Un étrange paradis faux et une grande salle de 
jeux, 

i8 5 



CORON A BENIGNITATIS 

Laisse-nous les yeux fermés trois fois de suite 
taper au milieu de ta baraque, 

Apporteur des choses futures qui tiens toute la 
Création dans un sac ! 

Que d'autres prennent les soldats et les chemins 
de fer et les poupées ! 

Pour moi, donnez-moi seulement cette seule 
boîte bien fermée : 

Il suffit que j'y fasse un trou et j'y vois des 
choses vivantes et toutes petites : 

Le Déluge, le Veau d'or et la punition des 
Israélites, 

Tout un monde intérieur avec un soleil qui 
marche tout seul, 

Une scène où deux hommes se battent à cause 
d'une femme en deuil, 

Et jusqu'au fond de cette maison future qui 
est la mienne, pleine de lumières et de meubles 
et de petits enfants : 

Je regarde par la cheminée d'avance tout ce qui 
se passe par dedans. 



ANNI DEI 



CHANT DE MARCHE DE NOËL 



Allons, il est l'heure de partir, y sommes-nous 
tous, les enfants? 

Avez-vous bien tout ce qu'il faut, car il fait 
choc! dehors, les galoches et les manteaux, les 
voiles, les cache-nez et les gants ? 

Alors soufflez la lampe et venez, car moi, je 
marche par devant. 

J'ai fait le chemin, c'est moi qui vous conduirai, 
qu'aucun autre ne fasse l'important. 

On a éteint, voici notre petit groupe tout noir 
à la clarté du feu qui meurt, 

Ceux qui me sont unis par le sang, ceux-là qui 
me sont unis par le cœur, 

Et le vieux avec sa vieille, les servantes et les 
jeunes gens, et la mère avec ses enfants, 

Et le juste qui a porté le poids du jour avec 
l'ouvrier de l'onzième heure. 

i8 5 



COR ON A BENIGNITATIS 

Il fait trop sombre pour se compter, on dirait que 
nous sommes plus nombreux que tout à l'heure. 

S'il y a des morts qui se soient joints à nous, 
soyez les bienvenus, chers parents ! 

N'ayez pas peur de nous, nous nous sommes 
tous confessés ce soir, prenez place entre les 
innocents. 

Tous à l'exception de ceux-ci qui croient et qui 
doutent encore à moitié, 

Et qui, s'étonnant un peu, cependant m'accom- 
pagnent par amitié. 

Qui, prenant mon grand bâton, passe devant 
comme un ménétrier, 

Chantant notre chant de marche de Noël à plein 
gosier va-comme-je-te-pousse, 

Un seul vers si je n'en trouve qu'un dans mon 
sac, et d'autres qui viennent tous ensemble par 
secousse. 

Quand il n'y a pas de rime, il faut, ma foi, s'en 
passer. 

Si mon vers ne va pas tout droit, ce n'est pas 
qu'il y manque des pieds, 

Précédant de peu ma pensée, comme l'aveugle 
qui tâte avec son bâton. 

Mais le chemin aussi n'est pas commode, cette 
neige n'est pas du coton. 

(86 



ANNI DEI 

Allons tout de même en avant, de par Dieu ! à 
cœur joyeux tout est bon. 

Si ma chanson ne vous va pas, je la chanterai 
cependant tout du long. 

Le quadruple Alléluia avec neume, et non pas 
croac ! et Requiem ! 

Car c'est la grand'nuit que par toutes les routes 
les chrétiens sont en marche vers Bethléem, 

Et nous, combien que peu nombreux nous 
faisons notre peloton. 

La porte pas plus tôt ouverte, voici tout le ciel 
qui nous saute aux yeux ! 

Un million d'étoiles piquantes avec la Voie 
Lactée au milieu. 

Ministre de la solennité, le ciel énarre la science 
aux cieux. 

Le firmament dans son immense ornement 
raconte la gloire de Dieu. 

Un seul éclair ! c'est toute l'armée des cieux 
qui dégaine, rangée sur nous avec ses capitaines, 
spécialement cinq ou six, 

L'immense peuple entremêlé d'une seule voix 
chantant Gloria in excelsis ! 

Spécialement cinq ou six étoiles, et voyez celle-ci 
la plus belle ! 

i8 7 



COR ON A BENIGNITATIS 

O Globe spirituel suspendu sur la sainte Eta- 
ble! 

Vase de la lumière consacrée que nous apporte 
un ange indubitable. 



Pour toi, ville de David et de Booz, ô Bethléem 
Ephrata, 

Certes tu n'es pas la plus mince entre toutes 
les cités de Juda, 

Puisqu'à ton flanc cette nuit doit naître le 
Sauveur des hommes ! 

Chacun est venu du plus loin t'apporter ce nom 
dont il se nomme. 

Que de lumières dans tes rues ! que de tapage 
et que d'affaires ! 

César Auguste aujourd'hui recense toute la 
terre. 

L'Enfant Prodigue, qui traite le Mauvais Larron 
et les employés du Comput, 

Se divertit chez le rôtisseur avec les joueuses 
de flûte. 

Il y a un feu pour chacun, excepté pour le Roi 
du Ciel. 

Pauvre Jésus, quand tu te présentes, il n'y a 
jamais de place à l'hôtel ! 

[88 



ANNI DEI 

Joseph, avec l'humble Marie sur le petit âne, 
s'en va de porte en porte. 

L'aubergiste, quand il voit cette femme enceinte, 
appelle au secours et main-forte ! 

Et refoule avec sa serviette sur le perron et 
sous la branche de sapin 

Saint Joseph qui n'a point son auréole sur 
la tête, mais une vieille casquette en peau de 
lapin. 



C'est pourquoi, nous, n'ayant point de l'argent 
pour faire ici la débauche, 

Nous laisserons la ville à droite et prendrons 
ce chemin sur la gauche, 

Qui conduit vers le désert et les communaux 
comme l'indique 

Le pas fréquent de ces animaux agréés par le 
Lévitique. 

Tournons à ce coin maintenant et là-bas où 
sont la herse et l'araire, 

Sous le grand chêne d'Abraham, voyez-vous 
ce trou dans la terre ? 

C'est là. 



189 



CORON A BENIGNITATIS 



Restons tous en repos un moment attendant 
que minuit sonne. 

Quelques minutes encore et notre longue 
attente est finie ! 

Les semaines de Daniel ont terme, Noël 
commence aujourd'hui. 

Hodie lux illuxit noHs, cœli fadi sunt melli- 
flui. 

En ce point même l'éternité prend sa source, 
aujourd'hui 

Le Verbe commence en nous comme il a com- 
mencé avec Dieu dans le Principe ! 

Acte de la pure origine à qui notre nature 
participe ! 

O grâce qui passe la faute ! effet qui transfigure 
la promesse ! 

Mystère d'une triple naissance honoré d'une 
triple messe ! 

Voici que nos yeux les premiers vont contem- 
pler le Verbe véridique, 

Déposé sur le corporal selon l'indication de la 
rubrique. 

190 



ANNI DEI 



Minuit sonne. Poursuivez votre chemin et 
entrez. 

Quel cœur si dur qui ne se fonde au spectacle 
qui nous est présenté ! 

Lui qui nous aime tant, qui ne l'aimerait de son 
côté, 

Et n'aurait les larmes aux yeux, prenant entre 
ses bras, ce petit pauvre? 

Et si quelqu'un de vous doute encore, qu'il se 
range à l'écart et vérifie 

Ce papier où pour lui depuis Moïse j'ai recensé 
les prophéties. 

Car aujourd'hui un enfant nous est né, un tout 
petit nous a été donné, 

Une tige est sortie de David, une fleur de la 
racine de Jessé, 

La personne de David est issue du sein de la 
Vierge sans péché ! 

Voici la chair de notre chair, voici l'Enfant-avec- 
Dieu que nous avons fait, 

Restituant le plein héritage que Satan nous 
dérobait, 

Et son nom est appelé Admirable, Conseiller, 
Dieu-fort, Père-du-Siècle-futur, Prince-de-la-Paix ! 

191 



CORON A BENIGNITATIS 



Poursuivez, je vous le dis, et entrez, car pour 
moi je reste où je suis. 

Mais que chacun d'abord pour Jésus prépare ce 
présent qu'il a pris. 

(Qui est fort bien né, comme l'atteste une étoile 
de cuivre, en ce lieu précis 

Que garde de nos jours un soldat turc, la 
baïonnette au fusil.) 

Puis frappez, et qu'à la Mère tout d'abord cette 
mère soit amenée, 

Qui, tout le lait de la femme en fleur à ses 
yeux, apporte son fils premier-né ; 

L'ignorant qui apporte son ignorance, le 
pécheur qui apporte son péché, 

Le commis sans avenir, l'écrivain qui comprend 
qu'il n'a point de talent, 

Le débauché à qui tout d'un coup se remet un 
cœur innocent, 

L'officier qui apporte sa croix d'honneur, la 
veuve son anneau de mariage, 

Et le vieillard le registre de sa vie avec le 
buvard à la dernière page. 

Pour moi qui n'ai rien que l'on ne m'ait donné, 
content de vous avoir menés jusqu'ici, 

192 



ANNI DEI 

Ainsi qu'un bon domestique je reste dehors 
dans la nuit, 

Comme Moïse devant le Buisson ardent pen- 
dant que le Seigneur lui parlait, 

Considérant, d'un cœur fervent et profondément 
satisfait, 

Cette porte fermée que cependant traverse la 
splendeur du lait ! 



Salut, femme à genoux dans la splendeur, 
première-née entre toutes les créatures ! 

Les abîmes n'étaient pas encore et déjà vous 
étiez conçue. 

C'est vous qui avez fait que dans les cieux la 
lumière indéficiente est issue ! 

Quand il faisait une croix sur l'abîme, le Tout- 
Puissant avait placé devant lui votre figure, 

Comme je l'ai devant moi dans mon cœur, ô 
grande fleur-de-lys, Vierge pure ! 

Vous avez porté votre créateur, vous l'avez 
engendré sous votre ceinture, 

Marie, notre sœur, a cru, la femme a entouré 
l'homme, de toutes parts, 

193 .3 



CORON A BENIGNITATIS 

Un petit être nu est blotti sur le sein de la 
Déipare ! 

Comme le Fils sur le cœur de l'Ancien-des- 
Jours à qui est l'Amen et le Royaume ! 

Paradis raisonnable de Dieu, traîne-nous à 
l'odeur de tes baumes ! 

Comme Lui-même à qui dans son éternité 
manquait la douceur de votre lait. 

« Ouvrez-moi, ma sœur, ma colombe, mon 
amie, mon immaculée ! » 

Livre enfin l'homme à son Dieu, porte royale 
et descellée ! 

O cœur des torrents de la nuit en qui d'un 
ineffable accord, 

La couleur d'argent de la colombe se mêle à la 
pâleur de l'Or ! 



Cependant une rumeur confuse emplit la terre 
et les champs. 

Il commence sur la terre un cri, il commence 
dans le ciel un chant. 

Les pasteurs, crosses en mains sur le troupeau, 
figure de ceux de l'Église, 

194 



ANNI DEI 

Ecoutent la bonne nouvelle qu'un Ange leur 
évangélise, 

Et cette phrase : Gloire et Paix, dans le ciel 
ouvert qui d'un Ordre à l'autre est répétée, 

Gloire dans la hauteur à Dieu et sur la terre 
Paix aux hommes de bonne volonté! 

Le Prodigue qui parmi les blasphèmes tout-à- 
coup a le sentiment de la musique 

Se lève, il veut voir, et de l'ongle gratte la 
vitre de la maison publique. 

Car déjà les pasteurs se sont mis en marche et 
toute la terre s'ébranle derrière eux, 

Au pas de ces joueurs de musette, parmi les- 
quels le plus vieux, 

Portant le tambour de la compagnie que des 
deux mains il frappe à coups valeureux ! 



Peuples ! Iles ! entendez, nations englouties ! ô 
vous tous à qui l'on a fait tort ! 

Le dur Israël est rompu, la flamme de Dieu 
brille librement au dehors ! 

Une lumière est née à ceux qui habitaient la 
région de l'ombre de la mort ! 

« Voici que je briserai sur vous le joug de 
l'exacteur ainsi qu'au jour de Madian, 

195 



CORON A BENIGNITATIS 

Vous avez été vendus pour rien, dit le Seigneur, 
et moi je vous rachèterai sans argent. 

Ne crains point, ô ver ! Je ne t'ai point oublié. 
Est-ce qu'une mère oublie son enfant? 

Et si elle l'oubliait, et moi je ne t'oublierai pas, 
dit le Seigneur Dieu Tout-Puissant. 

Qu'est cela qui m'est arrivé que mon peuple 
m'est enlevé gratis? 

Je n'ajouterai pas davantage que sur ma terre 
passe l'immonde et l'incirconcis. 

Lève-toi de la poussière, ô captif, et entends 
mon nom en ce jour-ci : 

Car moi-même qui vous parlais, dit le Seigneur, 
me voici ! » 



Anges de la Perse et des Grecs ! Ange de Rome ! 
Ange du Nord et de ceux de la mer ! 

O pasteurs de peuples aveugles dans la nuit! 
veilleurs d'une veillée amère ! 

Depuis assez longtemps comme un cri que les 
soldats répètent de tour en tour, 

D'un bout du monde jusqu'à l'autre vous vous 
passez la question vers le jour ! 

196 



ANNI DEI 

Maintenant comme le sous-diacre du diacre, et 
celui-ci de l'officiant, lorsqu'il a reçu la paix, 

S'en va vers le premier de ses frères ordonnés 
dans le chœur et le saluant avec respect, 

Lui met les deux mains sur les épaules et la 
joue contre la joue : 

Ainsi le messager qui va d'un bagne à l'autre, 
annonçant la levée de l'écrou. 

Et bientôt, au milieu de la fumée et de l'or et 
du feu, du pontife qui officie à l'autel, 

Précédé de l'encensoir et des trompettes, se 
détache le cortège solennel 

Du héraut qui monte à l'ambon, proclamant 
l'évangile universel ! 



« Il est né, le divin Enfant! » Et vous aussi, 
quel est ce chant ! écoutez ! 

Vous, Anciens, que l'Enfer encore retient dans 
sa vaste capacité ! 

La racine obscurcie à la fleur de sa feuille sent 
éclore sa bénédiction. 

L'arbre de Vie où naît le fruit éternel tressaille 
dans ses générations : 

197 



CORON A BENIGNITATIS 

Voici le mâle admirable qu'une Vierge met dans 
les bras de Siméon ! 

Mères et patriarches, réjouissez-vous, ancêtres 
de Jésus-Christ ! 

De l'os qui est issu de vos os sort le Vengeur 
dont il est écrit. 

Et bientôt au travers de tous les morts l'un 
sur l'autre engendrés qui le recouvrent, 

La terre jusqu'au profond Adam tremble et 
s'entr'ouvre ! 

De la gêne et du noir cachot s'élèvent les voix 
exténuées 

Des âmes gémissantes et disantes : O mon fils, 
tu es arrivé ! 

Jusqu'à ce que le Vivant lui-même demande 
passage à ce seuil de la Mort qu'il n'a point créée, 

Et que précédant l'Ame-Dieu, au Samedi de sa 
descente, 

Un Ange d'un coup formidable heurte aux 
portes retentissantes ! 



Mais déjà l'aube blanchit sur le désert, de ce 
jour qui ne finira plus, 

Le point de notre premier jour chrétien, l'an 
Premier de la grâce et de notre salut ! 

198 



ANNI DEI 

Ici-bas et ci-après Dieu est avec nous pour 
toujours, 

Pour tant que nous serons à lui, et pas même ! 
car le propos en nous est court. 

Et tout de suite nous allons refaire le mal, mais 
nous avons un recours 

A ce cœur dans le tabernacle qui est si faible 
pour nous et si plein d'amour ! 

C'est vraiment le jour de Noël tout d'or pur 
qu'aucun mal ne corrode. 

Demain, puisqu'il le faut, nous servirons le 
cruel Hérode, 

Reprenant l'outil de l'artisan et le siège de 
l'employé. 

Moi, j'habite la joie divine, comme Joseph le 
charpentier, 

Voyant à côté de moi ce petit enfant, qui est 
Notre-Seigneur, 

Et Marie, notre mère, qui ne dit rien, et con- 
serve ces choses dans son cœur. 



CORON A BENIGNITATIS 



MÉMENTO POUR LE SAMEDI SOIR 



Psaume d'Asaph, « Parce qu'Éternelle est Sa 
miséricorde », 

Psaume donné aux enfants de Coré pour la 
lyre décacorde, 



Psaume du roi David quand il se cachait dans 
la caverne d'Adullam, 

Psaume à cause de mon fils Absalon quand les 
eaux ont pénétré jusqu'à mon âme, 



Psaume du roi Salomon quand le Temple fut 
dédié, 

Psaume de Jérémie et d'Eçéchiel pendant les 
Soixante-dix Années, 

200 



ANNI DEI 

Cantique de Siméon, cantique de Zacharie, 
Élévation de la voix de Très-Sainte Vierge 
Marie, 



Sur l'Empire terrassé Te Deum d'Augustin et 
d'Ambroise, 

Vocifération dans les Conciles du Credo de 
Saint Athanase, 



Séquence de Nottker, prose d'Adam de Saint- 
Victor, 

Introït de la Grand'Messe de Pâques, entonné 
par le Prœcantor, 



Chant perçant de l'orphelin, sanglot dans le cœur 
du sourd, 

Et latin de Paul Claudel aux derniers jours ! 



Agréez cette voix étrange d'âge en âge et cette 
courte parole 

D'une voix seule qui est au-dessus des autres 
voix comme le chant du rossignol. 

201 



COR ON A BENIGNITATIS 

Poème de Paul Claudel qu'il composait en Asie, 
Loin de la vue de tous les hommes, au temps de 
la grande Apostasie, 



Flûte basse sous le bruit profane insolente 
comme une trompette, 

Articulation dans le chaos de la phrase forte et 
nette. 



y 'ers arides et trait ardent de son cœur vers la 
patrie, 

Comme il marchait le long des murs de Cam- 
baluc, écoutant le coucou de Tartarie. 



Ou sous un saule vermineux, près d'une grande 
tache de sel, 

Sur une terre à moitié détruite, mangée d'eau 
sale et de ciel. 



Ah, que ma langue se dessèche, expire en moi le 
souffle même, 
Si mon âme jamais s'oublie de toi, Jérusalem ! 

202 



ANNI DEI 

Comme le voyageur sur sa bête qui soupire et 
regarde l'étoile interminable, 

C'est ainsi que mon cœur désire vers les sources 
désirables ! 



Là c'est le même silence et c'est la même nuit, 
Mais le temps est derrière moi et je sais que 
tout est fini. 



Et tout-à-coup, subit et pur, j'entends dans le 
vent du jour qui se lève 

L'Oiseau du ciel qui reprend le Capitule et la 
Leçon brève. 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



LE CHEMIN DE LA CROIX 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



PREMIÈRE STATION 



C'est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l'avons 
condamné à mort. 

Nous ne voulons plus de Jésus-Christ avec 
nous, car il nous gêne. 

Nous n'avons plus d'autre roi que César ! d'autre 
loi que le sang et l'or ! 

Cruficiez-le, si vous le voulez, mais débarrassez- 
nous de lui ! qu'on l'emmène ! 

Toile! toile! Tant pis! puisqu'il le faut, qu'on 
l'immole et qu'on nous donne Barabbas ! 

Pilate siège au lieu qui est appelé Gabbatha. 

« N'as-tu rien à dire? » dit Pilate. Et Jésus ne 
répond pas. 

« — Je ne trouve aucun mal en cet homme », 
dit Pilate, mais bah ! 

207 



CORON A BENIGNITATIS 

Qu'il meure, puisque vous y tenez ! Je vous le 
donne. Ecce homo. » 

Le voici, la couronne en tête et la pourpre sur 
le dos. 



Une dernière fois vers nous ces yeux pleins de 
larmes et de sang ! 

Qu'y pouvons-nous? pas moyen de le garder 
avec nous plus longtemps. 

Comme il était un scandale pour les Juifs, il 
est parmi nous un non-sens. 

La sentence d'ailleurs est rendue, rien n'y 
manque, en langages hébraïque, grec et latin. 

Et l'on voit la foule qui crie et le juge qui se 
lave les mains. 



208 



ANNI DEI 



DEUXIÈME STATION 



On lui rend ses vêtements et la croix lui est 
apportée. 

« Salut «, dit Jésus, « ô Croix que j'ai long- 
temps désirée ! » 

Et toi, regarde, chrétien, et frémis! Ah, quel 
instant solennel 

Que celui où le Christ pour la première fois 
accepte la Croix éternelle ! 

O consommation en ce jour de l'arbre dans le 
Paradis ! 

Regarde, pécheur, et vois à quoi ton péché a 
servi. 

Plus de crime sans un Dieu dessus et plus de 
croix sans le Christ ! 

Certes le malheur de l'homme est grand, mais 
nous n'avons rien à dire, 

209 14 



CORON A BENIGNITATIS 

Car Dieu est maintenant dessus, qui est venu 
non pas expliquer, mais remplir. 

Jésus reçoit la Croix comme nous recevons la 
Sainte Eucharistie : 

« Nous lui donnons du bois pour son pain », 
comme il est dit par le prophète Jérémie. 

Ah, que la croix est longue, et qu'elle est 
énorme et difficile ! 

Qu'elle est dure ! qu'elle est rigide ! que c'est 
lourd, le poids du pécheur inutile ! 

Que c'est long à porter pas à pas jusqu'à ce 
qu'on meurt dessus ! 

Est-ce vous qui allez porter cela tout seul 
Seigneur Jésus? 



Rendez-moi patient à mon tour du bois que 
vous voulez que je supporte. 

Car il nous faut porter la croix avant que la 
croix nous porte. 



210 



ANNI DEI 



TROISIEME STATION 



En marche ! victime et bourreaux à la fois, tout 
s'ébranle vers le Calvaire. 

Dieu qu'on tire par le cou tout-à-coup chancelle 
et tombe à terre. 



Qu'en dites vous, Seigneur, de cette première 
chute ? 

Et puisque, maintenant, vous savez, qu'en pen- 
sez-vous ? cette minute 

Où l'on tombe et où le faix mal chargé vous 
précipite ! 

Comment la trouvez-vous, cette terre que vous 
fîtes? 

Ah! ce n'est pas la route du bien seulement 
qui est raboteuse. 

21 I 



CORON A BENIGNITATIS 

Celle du mal, elle aussi, est perfide et vertigi- 
neuse ! 

Il n'est pas que d'y aller tout droit, il faut 
s'instruire pierre à pierre, 

Et le pied y manque souvent, alors que le 
cœur persévère. 

Ah, Seigneur, par ces genoux sacrés, ces deux 
genoux qui vous ont fait faute à la fois, 

Par le haut-le-cœur soudain et la chute à l'entrée 
de l'horrible Voie, 

Par l'embûche qui a réussi, par la terre que 
vous avez apprise, 

Sauvez-nous du premier péché que l'on commet 
par surprise ! 



212 



ANNI DEI 



QUATRIÈME STATION 



O mères qui avez vu mourir le premier et 
l'unique enfant, 

Rappelez-vous cette nuit, la dernière, auprès 
du petit être gémissant, 

L'eau qu'on essaye de faire boire, la glace, le 
thermomètre, 

Et la mort qui vient peu à peu et qu'on ne peut 
plus méconnaître. 

Mettez-lui ses pauvres souliers, changez-le de 
linge et de brassière. 

Quelqu'un vient qui va me le prendre et le 
mettre dans la terre. 

Adieu, mon bon petit enfant! adieu, ô chair de 
ma chair ! 

La quatrième Station est Marie qui a tout 
accepté. 

213 



CORON A BENIGNITATIS 

Voici au coin de la rue qui attend le Trésor de 
toute Pauvreté. 

Ses yeux n'ont point de pleurs, sa bouche n'a 
point de salive. 

Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus qui 
arrive. 

Elle accepte. Elle accepte encore une fois. Le cri 

Est sévèrement réprimé dans le cœur fort et 
strict. 

Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus-Christ. 

La Mère regarde son Fils, l'Eglise son Ré- 
dempteur, 

Son âme violemment va vers lui comme le cri 
du soldat qui meurt ! 

Elle se tient debout devant Dieu et lui offre 
son âme à lire. 

Il n'y a rien dans son cœur qui refuse ou qui 
retire, 

Pas une fibre en son cœur transpercé qui n'ac- 
cepte et ne consente. 

Et comme Dieu lui-même qui est là, elle est 
présente. 

Elle accepte et regarde ce Fils qu'elle a conçu 
dans son sein. 

Elle ne dit pas un mot et regarde le Saint des 
Saints. 

214 



ANNI DEI 



CINQUIÈME STATION 



L'instant vient où ça ne va plus et l'on ne peut 
plus avancer. 

C'est là que nous trouvons jointure et où vous 
permettez 

Qu'on nous emploie nous aussi, même de force, 
à votre Croix. 

Tel Simon le Cyrénéen qu'on attelle à ce mor- 
ceau de bois. 

Il l'empoigne solidement et marche derrière 
Jésus, 

Afin que rien de la Croix ne traîne et ne soit 
perdu. 



215 



COR ON A BENIGNITATIS 



SIXIÈME STATION 



Tous les disciples ont fui, Pierre lui-même 
renie avec transport ! 

Une femme au plus épais de l'insulte et au 
centre de la mort 

Se jette et trouve Jésus et lui prend le visage 
entre les mains. 

Enseignez-nous, Véronique, à braver le respect 
humain. 

Car celui à qui Jésus-Christ n'est pas seulement 
une image, mais vrai, 

Aux autres hommes aussitôt devient désagréable 
et suspect. 

Son plan de vie est à l'envers, ses motifs ne sont 
plus les leurs. 

Il y a quelque chose en lui toujours qui échappe 
et qui est ailleurs. 

216 



ANNI DEI 

Un homme fait qui dit son chapelet et qui va 
impudemment à confesse, 

Qui fait maigre le vendredi et qu'on voit parmi 
les femmes à la messe, 

Cela fait rire et ça choque, c'est drôle et c'est 
irritant aussi. 

Qu'il prenne garde à ce qu'il fait, car on a les 
yeux sur lui. 

Qu'il prenne garde à chacun de ses pas, car il 
est un signe. 

Car tout Chrétien de son Christ est l'image 
vraie quoique indigne. 

Et le visage qu'il montre est le reflet trivial 

De cette Face de Dieu en son cœur, abominable 
et triomphale ! 



Laissez-nous la regarder encore une fois, 

Véronique, 
Sur le linge où vous l'avez recueillie, la face du 

Saint Viatique. 
Ce voile de lin pieux où Véronique a caché 
La face du Vendangeur au jour de son ébriété, 
Afin qu'éternellement son image s'y attachât, 
Qui est faite de son sang, de ses larmes et de 

nos crachats ! 

217 



CORON A BENIGNITATIS 



SEPTIÈME STATION 



Ce n'est pas la pierre sous le pied, ni le licou 

Tiré trop fort, c'est l'âme qui fait défaut tout à 
coup. 

O milieu de notre vie! ô chute que l'on fait 
spontanément ! 

Quand l'aimant n'a plus de pôle et la foi plus 
de firmament, 

Parce que la route est longue et parce que le 
terme est loin, 

Parce que l'on est tout seul et que la consola- 
tion n'est point ! 

Longueur du temps ! dégoût en secret qui 
s'accroît 

De l'injonction inflexible et de ce compagnon 
de bois! 

C'est pourquoi on étend les deux bras à la fois 
comme quelqu'un qui nage ! 

218 



ANNI DEI 

Ce n'est plus sur les genoux qu'on tombe, c'est 
sur le visage. 

Le corps tombe, il est vrai, et l'âme en même 
temps a consenti. 



Sauvez-nous de la Seconde chute que l'on fait 
volontairement par ennui. 



219 



COR ON A BENIGNITATIS 



HUITIÈME STATION 



Avant qu'il ne monte une dernière fois sur la 
montagne, 

Jésus lève le doigt et se tourne vers le peuple 
qui l'accompagne, 

Quelques pauvres femmes en pleurs avec leurs 
enfants dans les bras. 

Et nous, ne regardons pas seulement, écoutons 
Jésus, car il est là. 

Ce n'est pas un homme qui lève le doigt au 
milieu de cette pauvre enluminure, 

C'est Dieu qui pour notre salut n'a pas souffert 
seulement en peinture. 

Ainsi cet homme était le Dieu Tout-Puissant, 
il est donc vrai ! 

Il est un jour où Dieu a souffert cela pour nous, 
en effet ! 

220 



ANNI DEI 

Quel est-il donc, le danger dont nous avons été 
rachetés à un tel prix? 

Le salut de l'homme est-il si simple affaire que 
le Fils 

Pour l'accomplir est obligé de s'arracher du 
sein du Père? 

S'il va ainsi du Paradis, qu'est-ce donc que 
l'Enfer? 

Que fera-t-on du bois mort, si l'on fait ainsi du 
bois vert? 



221 



CORON A BENIGNITATIS 



NEUVIÈME STATION 



« Je suis tombé encore, et, cette fois, c'est 
la fin. 

Je voudrais me relever qu'il n'y a pas 
moyen. 

Car on m'a pressé comme un fruit et l'homme 
que j'ai sur le dos est trop lourd. 

J'ai fait le mal, et l'homme mort avec moi est 
trop lourd ! 

Mourons donc, car il est plus facile d'être à 
plat ventre que debout, 

Moins de vivre que de mourir, et sur la croix 
que dessous. » 



Sauvez-nous du Troisième péché qui est le 
désespoir ! 

222 



ANNI DEI 

Rien n'est encore perdu tant qu'il reste la mort 
à boire ! 

Et j'en ai fini de ce bois, mais il me reste le 
fer! 

Jésus tombe une troisième fois, mais c'est au 
sommet du Calvaire. 



223 



COR ON A BENIGNITATIS 



DIXIÈME STATION 



Voici l'aire où le grain de froment céleste est 
égrugé. 

Le Père est nu, le voile du Tabernacle est 
arraché. 

La main est portée sur Dieu, la Chair de la 
Chair tressaille, 

L'Univers en sa source atteint frémit jusqu'au 
fond de ses entrailles ! 

Nous, puisqu'ils ont pris la tunique et la robe 
sans couture, 

Levons les yeux et osons regarder Jésus tout pur. 



Ils ne vous ont rien laissé, Seigneur, ils ont 
tout pris, 

La vêture qui tient à la chair, comme aujour- 
d'hui 

224 



ANNI DEI 

On arrache sa coulle au moine et son voile à la 
vierge consacrée. 

On a tout pris, il ne lui reste plus rien pour se 
cacher. 

II n'a plus aucune défense, il est nu comme un 
ver, 

Il est livré à tous les hommes et découvert. 

Quoi, c'est là votre Jésus! Il fait rire. Il est 
plein de coups et d'immondices. 

Il relève des aliénistes et de la police. 

Tauri pingues obséder unt me. Libéra me, 
Domine, de ore canis. 

Il n'est pas le Christ. Il n'est pas le Fils de 
l'Homme. Il n'est pas Dieu. 

Son évangile est menteur et son Père n'est pas 
aux cieux. 

C'est un fou ! C'est un imposteur ! Qu'il parle ! 
Qu'il se taise! 

Le valet d'Anne le soufflette et Renan le baise. 

Ils ont tout pris. Mais il reste le sang écarlate. 

Ils ont tout pris. Mais il reste la plaie qui 
éclate ! 

Dieu est caché. Mais il reste l'homme de dou- 
leur. 

Dieu est caché. Il reste mon frère qui pleure! 

225 15 



CORON A BENIGNITATIS 



Par votre humiliation, Seigneur, par votre 
honte, 

Ayez pitié des vaincus, du faible que le fort 
surmonte ! 

Par l'horreur de ce dernier vêtement qu'on 
vous retire, 

Ayez pitié de tous ceux qu'on déchire ! 

De l'enfant opéré trois fois que le médecin 
encourage, 

Et du pauvre blessé dont on renouvelle les 
bandages, 

De l'époux humilié, du fils près de sa mère qui 
meurt, 

Et de ce terrible amour qu'il faut nous arracher 
du cœur ! 



226 



ANNI DEI 



ONZIEME STATION 



Voici que Dieu n'est plus avec nous. Il est par 
terre. 

La meute en tas l'a pris à la gorge comme un 
cerf. 

Vous êtes donc venu ! Vous êtes vraiment avec 
nous, Seigneur ! 

On s'est assis sur vous, on vous tient le genou 
sur le cœur. 

Cette main que le bourreau tord, c'est la droite 
du Tout-Puissant. 

On a lié l'Agneau par les pieds, on attache 
l'Omniprésent. 

On marque à la craie sur la croix sa hauteur et 
son envergure. 

Et quand il va goûter de nos clous, nous allons 
voir sa figure. 

227 



CORON A BENIGNITATIS 



Fils Éternel, dont la borne est votre seule 
Infinité, 

La voici donc avec nous, cette place étroite que 
vous avez convoitée ! 

Voici Elie sur le mort qui se couche de son 
long, 

Voici le trône de David et la gloire de 
Salomon, 

Voici le lit de notre amour avec Vous, puissant 
et dur ! 

Il est difficile à un Dieu de se faire à notre 
mesure. 

On tire et le corps à demi disloqué craque et 
crie, 

Il est bandé comme un pressoir, il est affreuse- 
ment équarri. 

Afin que le Prophète soit justifié qui l'a prédit 
en ces mots : 

« Ils ont percé mes mains et mes pieds. Ils ont 
énuméré tous mes os. » 



Vous êtes pris, Seigneur, et ne pouvez plus 
échapper. 

228 



ANNI DEI 

Vous êtes cloué sur la croix par les mains et 
par les pieds. 

Je n'ai plus rien à chercher au ciel avec l'héré- 
tique et le fou. 

Ce Dieu est assez pour moi qui tient entre 
quatre clous. 



229 



CORON A BENIGNITATIS 



DOUZIÈME STATION 



Il souffrait tout à l'heure, c'est vrai, mais main- 
tenant il va mourir. 

La Grande Croix dans la nuit faiblement remue 
avec le Dieu qui respire. 

Tout y est. Il n'y a plus qu'à laisser faire 
l'Instrument 

Qui du joint de la double nature inépuisable- 
ment, 

De la source du corps et de l'âme et de l'hypo- 
stase, exprime et tire 

Toute la possibilité qui est en lui de souffrir. 

Il est tout seul comme Adam quand il était 
seul dans l'Éden, 

Il est pour trois heures seul et savoure le Vin, 

L'ignorance invincible de l'homme dans le 
retrait de Dieu ! 

230 



ANNI DEI 

Notre hôte est appesanti et son front fléchit 
peu à peu. 

Il ne voit plus sa Mère et son Père l'aban- 
donne. 

Il savoure la coupe et la mort lentement qui 
l'empoisonne. 

N'en avez-Vous donc pas assez de ce vin aigre 
et mêlé d'eau, 

Pour que Vous Vous redressiez tout-à-coup et 
criiez : Sitio ? 

Vous avez soif, Seigneur? Est-ce à moi que 
Vous parlez? 

Est-ce moi dont Vous avez besoin encore et de 
mes péchés? 

Est-ce moi qui manque avant que tout soit 
consommé ? 



231 



CORON A BENIGNITATIS 



TREIZIÈME STATION 



Ici la Passion prend fin et la Compassion con- 
tinue. 

Le Christ n'est plus sur la Croix, il est avec 
Marie qui l'a reçu : 

Comme elle l'accepta, promis, elle le reçoit, 
consommé. 

Le Christ qui a souffert aux yeux de tous de 
nouveau au sein de sa Mère est caché. 

L'Eglise entre ses bras à jamais prend charge 
de son bien-aimé. 

Ce qui est de Dieu, et ce qui est de la Mère, 
et ce que l'homme a fait, 

Tout cela sous son manteau est avec elle à 
jamais. 

Elle l'a pris, elle voit, elle touche, elle prie, elle 
pleure, elle admire ; 

232 



ANNI DEI 

Elle est le suaire et l'onguent, elle est la sépul- 
ture et la myrrhe, 

Elle est le prêtre et l'autel et le vase et le 
Cénacle. 

Ici finit la Croix et commence le Tabernacle. 



233 



CORON A BENIGNITATIS 



QUATORZIÈME STATION 



Le tombeau où le Christ qui est mort ayant 
souffert est mis, 

Le trou à la hâte descellé pour qu'il dorme 
sa nuit, 

Avant que le transpercé ressuscite et monte au 
Père, 

Ce n'est pas seulement ce sépulcre neuf, c'est 
ma chair, 

C'est l'homme, votre créature, qui est plus 
profond que la terre ! 

Maintenant que son cœur est ouvert et mainte- 
nant que ses mains sont percées, 

Il n'est plus de croix avec nous où son corps 
ne soit adapté, 

Il n'est plus de péché en nous où la plaie ne 
corresponde ! 

2i4 



ANNI DEI 

Venez donc de l'autel où vous êtes caché vers 
nous, Sauveur du monde ! 

Seigneur, que votre créature est ouverte et 
qu'elle est profonde ! 



FIN 



CORON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



TABLE DES MATIÈRES 



COR ON A BENIGNITATIS 



ANNI DEI 



TABLE DES MATIÈRES 



I. — LA PREMIERE PARTIE DE L'ANNEE 



Prière pour le Dimanche matin 
Chant de l'Epiphanie. Ja?-* 
La Présentation . r . 
Saint Benoît Map %X . 
Sainte Scolastique . 

6. HYMNE DE LA PENTECÔTE . . 

7 . Hymne du Saint Sacrement . 

8. Psaume 49. •'.'• .... 

9. Hymne du Sacré-Cœur 

10. Notre-Dame Auxiliatrice . . . 



i*M s-itcv 0«T» 



PAGES 
I I 
16 

25 
28 

52 

35 
50 
62 
64 
72 



II. 



LE GROUPE DES APOTRES 



1 . Saint Pierre 

2. Saint Paul 



77 
80 



239 



COR ON A BENIGNITATIS 

PAGES 

3 . Saint Jacques-le-Majeur 83 

4. Saint Philippe 86 

5. Saint Jude 89 

6. Saint Barthélémy 92 

7. Saint Simon 95 

8 . Saint Jacques-le-Mineur 97 

9. Saint Matthieu 100 

10. Saint André 103 

11. Saint Thomas 107 

12. Saint Jean l'Evangéliste 109 

III. — IMAGES ET SIGNETS ENTRE 
LES FEUILLES 

1 . Le sombre Mai 115 

2. Ténèbres 117 

3 . Obsession 1 20 

4. Chanson d Automne ■ . . 122 

5. Ballade 125 

6. Charles-Louis Philippe 128 

7. Strasbourg 130 

8. Sainte Odile 136 

9. Images saintes de Bohême 140 

1. Saint Wenceslas 140 

2. Sainte Ludmilla 143 

3. Saint Jean Népomucène . . . . 144 

4. L'Enfant Jésus de Prague . . . . 146 
10. Le Jour des Cadeaux 148 

240 



ANNI DEI 

IV. — LA DEUXIÈME PARTIE DE L'ANNÉE 



PAGES 



i. La Visitation 153 

2. La Transfiguration 156 

3 . Chant de la Saint-Louis 159 

4. Hymne des Saints Anges 163 

5. Commémoration de tous les Fidèles tré- 

passés 169 

6. Saint François-Xavier 178 

7. Saint Nicolas 182 

8. Chant de Marche de Noël 185 

9. mémento pour le samedi soir .... 200 

V. — LE CHEMIN DE LA CROIX . 205 



16 



ÉDITIONS DE LA 
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



VIENT DE PARAITRE : 

Jacques-Emile Blanche : CAHIERS D'UN ARTISTE 
Clutton Brock : MÉDITATIONS SUR LA GUERRE 

Traduction de Jacques Copeau 

Charles Péguy : NOTRE PATRIE 

Emile Verhaeren : LA BELGIQUE SANGLANTE 

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT : 

G.-K. Chesterton : LA BARBARIE DE BERLIN 

LETTRES A UN VIEUX GARI- 
BALDIEN 

Paul Claudel : TROIS POEMES DE GUERRE 

Pierre Hamp : LA VICTOIRE DE LA FRANCE SUR 
LES FRANÇAIS 

P.-J. Jouve : VOUS ÊTES DES HOMMES 

François Porche : IMAGES DE GUERRE 

André Suarès : CLOCHES DE ROME 



Volumes in-8 couronne à 3 fr. 50 
POÉSIE : 

Paul Claudel : CINQ_GRANDES ODES 
DEUX POÈMES D'ÉTÉ 
Georges Duhamel : COMPAGNONS 
Henri Franck : LA DANSE DEVANT L'ARCHE 

Préface de M me de Noailles 
Stéphane Mallarmé : POÉSIES 

UN COUP DE DÉS 
François Porche : LE DESSOUS DU MASQUE 
Rabindranath Tagore : L'OFFRANDE LYRIQUE (Prix Nobel 1913) 

Traduction A. Gide 
Francis Viélé-Griffin : LA LUMIÈRE DE GRÈCE 
Charles Vidrac : LIVRE D'AMOUR 

CORRESPONDANCE : 
Ch.-L. Philippe : LETTRES DE JEUNESSE 

ROMANS : 

Henri Bachelin : JULIETTE LA JOLIE 
J. Richard Bloch : LÉVY 
G.-K. Chesterton : LE NOMMÉ JEUDI 
Traduction J. Florence 

LE NAPOLÉON DE NOTT1NG HILL 
Traduction J. Florence 
André Gide : ISABELLE, récit 

LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE 
LES CAVES DU VATICAN 
Comte de Gobineau : ADELAÏDE 
Pierre Hamp : LE RAIL 

MARÉE FRAICHE, VIN DE CHAMPAGNE 
VIEILLE HISTOIRE 
L'ENQUÊTE 
Valéry Larbaud : A. O. BARNABOOTH 



Jack London : L'AMOUR DE LA VIE 

Traduction P. Wenz 
Roger Martin du Gard : JEAN BAROIS 
Ch.-L. Philippe : LA MÈRE ET L'ENFANT 
CHARLES BLANCHARD 
Jules Renard : L'ŒIL CLAIR 
Jean Schlumberger : L'INQUIÈTE PATERNITÉ 
Ernest Tisserand : UN CABINET DE PORTRAITS 
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THÉÂTRE : 

Paul Claudel : L'OTAGE 

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Georges Duhamel : DANS L'OMBRE DES STATUES 
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LITTÉRATURE : 

Henri Ghéon : NOS DIRECTIONS 

(Réalisme et Poésie. — Notes sur le Drame poétique. — 

Du Classicisme. — Sur le vers libre) 
Jacques Rivière : ÉTUDES 

(Baudelaire, Claudel, Gide, Ingres, Cézanne, Gauguin, etc.) 
André Suarès : TROIS HOMMES (Pascal, Ibsen, Dostoiewsky) 

ESSAIS 
André Suarès : PORTRAITS 
Albert Thibaudet : LES HEURES DE L'ACROPOLE 



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Coventry Patmore : POÈMES 

Traduction P. Claudel 
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André Gide : SOUVENIRS DE LA COUR D'ASSISES 
J. Keats : LETTRES A FANNY BRAWNE 

Traduction des Garets 
O.-W. Milosz : MIGUEL MANARA 

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Ch.-L. Philippe : LA MÈRE ET L'ENFANT 
Jean Schlumberger : LES FILS LOUVERNE 



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Rabindranath Tagore : L'OFFRANDE LYRIQUE 

Traduction A. Gide, i re édition sur vergé d'Arches, tirée 

à 500 exemplaires 



POUR PARAITRE : 

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Bernard Combette : DES HOMMES 

Henri Franck : LETTRES A QUELQUES AMIS 

Comte de Gobineau : MADEMOISELLE IRNOIS 

Pierre Hamp : GENS 

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Traduction H. BoussiNESQ_et A. Galland 
Charles-Louis Philippe : CONTES DU MATIN 
Arthur Rimbaud : EBAUCHES 
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OCTOBRE MIL NEUF CENT QUINZE, PAR 
L'IMPRIMERIE JULIEN CRÉM1EU, RUE 
PIERRE-DUPONT , SURESNES , SEINE. 



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Corona benignitatis anni Dei 



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